nouvelles des temps à venir

02 juin 2015

Iconostase_Amazon

Posté par Andres Anson à 16:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]


L'homme qui cherchait une femme capable de prononcer son nom aussi tendrement que sa propre mère

Posté par Andres Anson à 16:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]

16 mars 2015

Le Dit de Loraine

Dit_De_loraine_ok2

Posté par Andres Anson à 16:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Le Dit de Loraine

 

Nous avons des Marine land, des Disneyland,

demain nous aurons des Sexland

 

 


Le Dit de Loraine

(Xland)

 


                    Prologue : la loge noire

Le bout de la canne ferrée frappait le sol. La vieille dame claudiquait chaque jour, impavide au bras de son fils sur le trottoir qui longeait l’immeuble où il habitait. Le garçon qui devait avoir près de quarante ans était un peu débile, il regardait le monde d’un air aussi terrible qu’elle. Mais si la mère courbée sur sa canne était une frêle créature aux cheveux blancs, l’homme était un grand gaillard ventripotent qui s’avançait avec une sorte de dandinement. Parfois ils se grondaient réciproquement mais ils étaient toujours immuablement attachés l’un à l’autre, bras dessus bras dessous. Il croisait parfois le regard de cette femme qui l’affrontait comme pour le mettre au défi d’arracher son fils de ses jupes.

 

 

Seul devant la porte de la Loge noire, il toqua. Après un coup de maillet, une voix annonça :

« Vénérable Commandeur, on a frappé irrégulièrement à la porte du temple !

— Frère couvreur, tonna une voix caverneuse, voyez qui a frappé irrégulièrement à la porte du temple ! »

La grande porte à double battant s’entrouvrit, un homme ganté de noir et ceint d’un tablier de cuir rouge jeta un œil et ordonna :

« Veuillez attendre un moment s’il vous plaît. »

La porte se referma, on entendit des chuchotements, puis un coup de maillet ; une voix s’exclama :

« Vénérable Commandeur, c’est un profane qui aspire à contempler les ténèbres !

— Frère couvreur, donnez l’entrée du temple au profane et vous frère maître des cérémonies, veuillez à le placer entre les colonnes. »

 

Le bout de la canne ferrée, celle du frère maître des cérémonies, frappe le sol. La porte s’ouvre largement et je passe de l’autre côté du miroir, qui sépare le monde profane du monde sacré. Des personnages assis sur des bancs placés de chaque côté m’observent. Tout autour des murs court une chaîne de désunion, symbolisée par une corde à nœuds, chaque nœud formant autant de lacs de haine. En face, se tient sur une estrade le Vénérable Commandeur, debout un maillet en main. Une femme nue allongée, sur la croupe de laquelle il officie, tient lieu de pupitre. Autour de lui, des compas posés sur des équerres sont accrochés à l’envers sur le mur de l’Orient. Je commence à me demander ce que je suis venu faire dans ce barnum pseudo maçonnique au décorum des fameuses « messes noires ».

Le Commandeur semble pétrifié et se meut par saccade, comme une statue qui s’animerait avec difficulté. Sa voix terrible m’apostrophe :

« Monsieur, avez-vous pêché par la chair, par le sang ou de toute autre façon ? Avez-vous succombé aux multiples tentations de ce monde, la richesse, la puissance, la célébrité, la chevalerie errante même, et surtout la création : vous êtes-vous pris pour un marionnettiste divin créant des personnages de papier ou de pixel ? Pire encore, avez-vous cru être le servant fou d’un dieu, vous laissant commander par de pâles idoles ? Prisonnier des addictions, avez-vous oublié de laisser les métaux à la porte du temple ?

— Je serais plutôt attiré par les jolies femmes, plutôt jeunes si possible.

— Vous êtes comme une bête, vous pourriez être condamné aux labyrinthes des enfers, qui vous le savez bien, sont sur terre. Vous y subiriez tous les paradis artificiels, tous les vices jusqu’aux derniers cercles. Mais nous allons maintenant vous faire entendre le travail de notre frère Thot Majuscule. Frère maître des cérémonies veuillez conduire notre frère au plateau de l’Orateur où il doit dire une planche de symbolisme au grade d’apprenti. »

Je connaissais depuis peu le dénommé Thot Majuscule, un nouveau voisin un peu pontifiant avec lequel j’avais sympathisé et qui m’avait convié à cette réunion. Sa tête particulière au long nez recourbé, emmanchée d’un long cou et surmontée de quelques cheveux indisciplinés, lui donnait un air d’oiseau tombé du nid, une sorte d’ibis éberlué. Après une phrase rituelle d’introduction, Thot commença sa lecture :

 

« Quatre chevaux galopaient dans la ville ; c’étaient de lourds chevaux de traits qui s’étaient emballés à la sortie de la gare. Ils débouchèrent dans la rue qui descendait légèrement. Un grand portail s’ouvrait sur une cour, devant la maréchalerie dans laquelle il fallait les faire rentrer. Les hommes avaient formé la chaîne en se tenant par la main, leur dérisoire barrière coupait toute la chaussée. Les bêtes galopaient droit sur eux, mais les hommes ne bougèrent pas. Alors les chevaux ont ralenti un peu et au dernier moment, dans un grand fracas de sabots martelant le sol, la tête relevée et les yeux écarquillés, ils ont galopé presque sur place un court instant, leurs sabots ferrés ripant sur le bitume. Enfin, ils bifurquèrent pour entrer vers les écuries.

« Pendant le repas de famille qui suivit, le maréchal ferrant se fit sermonner par sa femme après qu’elle eut dessiné d’un geste ample avec la pointe du couteau, une croix sur la miche de pain qu’elle s’apprêtait à entamer. Elle avait eu peur pour son homme qui s’était mis “au beau milieu de la chaîne alors que ce n’était même pas ses bêtes mais celles des paysans, ses clients”. L’homme en question un peu dur d’oreille, avait comme de coutume le nez penché sur sa soupe. À vrai dire il en rajoutait un peu dans la surdité pour ne pas entendre le caquetage des femmes. Il fallait qu’on lui dise :

« Oh, tu écoutes ce qu’on te dit ? » pour qu’enfin il relève la tête, le sourcil innocent, arborant cet air vaguement ahuri que sait prendre l’homme après des millénaires de résistance passive face à la parole des femmes.

« Il fut un temps où les hommes avaient des terres et des bêtes. Ce n’était pas une société de consommation comme on dit aujourd’hui, c’était une société patrimoniale, dans un monde de paysans et d’artisans, celui une civilisation millénaire qui a commencé à disparaître, après la deuxième guerre mondiale. On ne savait pas encore qu’on allait en quelques années, basculer dans une autre époque. Ce temps naguère, celui des sociétés « patrimoniales », est devenu le temps jadis en quelques décennies. Et dans le nouvel univers que nous avons bâti, il n’est plus nécessaire de disposer d’un patrimoine de production, il faut avoir un « pouvoir » de consommer.

 

« L’apprenti porte un tablier blanc, celui des maîtres est décoré. Porter un tablier en cuir revient à se mettre dans la peau d’un autre, en l’occurrence celle d’un animal, généralement un bovin ordinaire. On ignore trop souvent la grande noblesse des bêtes, même des plus humbles. Ce tablier de cuir rappelle ceux que portent les forgerons descendants de Tubalkin, pour se protéger des étincelles du feu.

« Le tablier est d’abord un symbole de protection, qui met à l’abri les endroits les plus sensibles du corps. On dit souvent qu’il s’agit de masquer les parties vulgaires, afin de parvenir à une sorte d’idéalisation de l’être. Curieuse conception de la pureté, qui prétend qu’on devrait laisser dans son intacte béatitude l’âme détentrice de l’étincelle divine, au prétexte qu’elle serait emprisonnée dans la chair. Il s’agit en réalité de protéger ce qui est fragile et précieux et non point ce qui serait impur.

« La relation sexuelle est comme dans une loge, une geste du pouvoir ritualisée et donc innocentée justement parce qu’elle est ritualisée. Une jeune femme qui rencontre un jeune homme ne peut pas savoir ce qu’il sera des années plus tard et doit donc tester ses prétentions de pouvoir sur elle-même en consommant le désir qu’il a d’elle, ce qui est une plaisante façon de lire l’avenir d’un homme, mais de la façon la plus intime et la plus exacte qui soit.

« Mais de plus les jeux de ce pouvoir particulier, celui de la compétence sociale et de sa mise en scène, se perpétuent au-delà des nécessités de la sélection reproductive, parce qu’une relation amoureuse durable suppose un renoncement réciproque de son exercice au sein d’un couple. Dans la vie commune, l’acte sexuel prend en charge les tentations de pouvoir et en les ritualisant, en nettoie l’esprit de ceux qui s’aiment qui n’ont plus à s’affronter le jour tant qu’ils désirent se confronter la nuit.

« Mais quand ce désir s’évanouit, il est bien entendu que la trêve est terminée, sauf à être devenus comme frère et sœur, dans le refuge d’un couple ancien et apaisé. Contrairement à ce qu’on en dit depuis des siècles c’est donc le sexe qui lave les âmes de leurs salissures. J’ai dit. »

 

Un grand moment de silence respectueux, suivi d’un morceau de musique succède à la lecture, avant que le Vénérable Commandeur ne reprenne la parole :

« Monsieur, le maître des cérémonies va vous raccompagner vers la sortie. Vous reverrez notre frère Thot Majuscule, qui vous servira de mentor dans votre recherche. Vous accomplirez les trois voyages initiatiques. Au bout de votre quête, vous connaîtrez les ressorts du pouvoir, de tous les pouvoirs, les mystères de la beauté et surtout ce que la beauté signifie. Le langage des rêves n’aura plus de secret pour vous car vous entendrez la sémantique des songes. Vous comprendrez dans quel monde nous vivons désormais, celui d’une société dite de “consommation” et quelle civilisation nous avons quittée. Retenez que pour comprendre il faut s’abstenir de juger. Mais surtout, au bout de vos tribulations, vous vous découvrirez vous-même. Vous devrez  pour cela aimer des Marilyn et passer par les labyrinthes de tous les cercles des enfers, l’enfer des addictions.

« Pour vous conduire dans votre quête, vous rencontrerez trois guides. Adieu monsieur, passez votre chemin. »

 

 

Il entendit la claudication de la vieille dame s’appuyant sur sa canne et son grand fils : il était l’heure de partir pour la terre des femmes. L’apprentissage, au cours de ce premier voyage chaotique, allait commencer.

C’est ainsi qu’on lui avait bien étrangement confié une enquête qui devait se dérouler dans la principauté de Xland. On ne lui donna guère plus de précisions. Il devrait retrouver sur place un jeune homme qui se nommait Bénabar, chargé de l’accompagner pour la première fois.


LEDA ET LES SIGNES

Voyage vers 2084

Il arriva à la gare de Lyon au crépuscule et dîna au Train bleu face à une des fresques, celle représentant le théâtre d’Orange au dix-neuvième siècle.

Il était temps de partir. Les panneaux annonçaient un TGV départ vingt heures, quai numéro quatre, voie six. Les wagons des trains sont baptisés d’un nom de province française, le sien se nommait “Lorraine”. Il n’était pas orange comme les premiers modèles mais bleu, bleu nuit exactement et il était garé au quai du départ de l’Orient express. Il était l’unique passager du wagon. Le TGV démarra, destination 2084 et prit immédiatement de la vitesse. On filait comme le vent, il eut à peine le temps d’apercevoir le Chinagora hôtel dans la banlieue, qu’il fut hors de Paris. Il voulut appeler mais déjà il n’y avait plus de réseau.

Le TGV accélérait toujours, en fait il prenait constamment de la vitesse. Il traversa le Morvan comme une flèche, s’enfila dans la vallée du Rhône et longea les Alpes en quelques minutes. Parvenu en Provence, alors que le paysage défilait de plus en plus rapidement, ce qu’au demeurant il avait fait jusqu’alors et cela jusqu’à être impossible à distinguer tant ils allaient vite, soudain ce paysage se figea exactement sur le pont d’Avignon, juste au-dessus du fleuve. Pourtant la machine poursuivait sa course folle ; des rideaux rouges s’abaissèrent, masquant le ciel et le train fila dans l’obscurité à une vitesse qui défiait le temps. Il pensa à une demoiselle d’Avignon avec des bleuets dans les yeux qui l’avait un jour servi dans un restaurant, place de l’horloge. Il n’y eut plus de jour, il n’y eut plus de nuit et les pendules s’arrêtèrent.

 

Il décida de se rendre au bar. Là, des hommes s’étaient installés, teints pâles, costumes sombres et regards soupçonneux, probablement des gens de l’Ordre ou des comités d’éthique. Une jeune femme les servait avec grâce. Quand elle débouchait une bouteille de vin elle découpait soigneusement le négociant, qu’elle déposait d’un geste précis dans le petit sac qui battait sur sa fesse droite, retenue par la diagonale d’un lacet noir. Au fond du wagon, un écriteau était placardé sur une porte sur lequel était écrit : “filles payantes, e pericoloso sporgersi”.

Au milieu du wagon, une patrouille de filles donnait le frisson : elles étaient toutes identiques telles des marionnettes de Ghost in the shell. Le TGV hurlait dans la nuit comme s’il était tracté par les locomotives à vapeur de jadis et fonçait dans des tempêtes de neiges éternelles. Peut-être traversait-on la Sibérie à la poursuite du train de guerre de Corto Maltese ? À moins qu’on ne fût déjà dans les étoiles ; dehors, Xiaomé, blessée au cœur par un poignard volant*, s’éteignait dans les bras de son amant.

Immobile derrière le comptoir, la barmaid attendait sa commande. C’était Zhang Ziyi, qui le regardait sans le voir. Le contrôleur se nommait Wong Kar Wai et passant par-là, voulut l’avertir :

« Vous allez vers 2046 ? demanda-t-il.

— Un peu plus loin, je crois.

— Qu’allez-vous y chercher ?

— L’oubli d’une fille de Lorraine, avec laquelle j’ai connu un coït inouï.

— Qu’écrivez-vous ?

— Un livre comme on en écrit tous les mille ans, une épopée donc, une sorte d’odyssée, vous voyez le genre ?

— Relisez votre histoire, elle vous semblera si belle et si banale que vous en serez guéri.

— Peut-être ; après tout, j’en ai tant à oublier. »

Le metteur en scène de 2046 montra toutes les jeunes femmes présentes d’un geste solennel et la barmaid d’un coup de menton :

« Prenez garde, ce sont des androïdes à émotions décalées. Il ne faut surtout pas en tomber amoureux. Elles ne sont pas tout à fait au point encore. Depuis la révolution féministe, c’est la fin des déesses, savez-vous ? »

Sur ces mots, il se retira.

Resté seul, il observa la créature pétrifiée derrière le comptoir, qui était de rêve puisque sa peau était parfaitement lisse, sans aucun défaut, même microscopique. Elle était infiniment attirante, réduite à l’état de femme-objet telle une créature de pixel. Il commanda un alcool, la barmaid androïde s’anima sans se presser et servit son verre avec un sourire figé et un regard d’une immuable douceur étonnée qui semblait ne jamais le voir. Elle le regarda un instant, avec cet air las et faussement désabusé que savent parfois prendre les jeunes femmes et elle l’apostropha :

« Êtes-vous sincère ? » puis elle reprit sa pose de poupée figée.

 

Le train fendait la nuit. Une gerbe continue d’étincelles jaillissait des caténaires, striant l’obscurité d’un long trait de feu. La première fois qu’il avait fait l’amour avec Loraine, les longues jambes s’étaient refermées sur lui, l’étreignant de leur caresse soyeuse. Il avait glissé un bras sous son épaule pour l’enlacer, elle avait soulevé sa tête pour l’aider, son visage se rapprochant un court instant comme pour un geste tendre, illuminé par la vision fugitive des mèches blondes passant juste devant ses yeux.

C’est alors seulement qu’il se dit :

« Nous nous aimions donc ? »

 

Quand le train fou s’arrêta enfin, au milieu de nulle part, il demanda au contrôleur qui se trouvait sur le quai :

« Où sommes-nous ? C’est ici la station numéro 2084 ?

— En quelque sorte ; la station d’avant, c’était Disneyland et la suivante sera Labyrinthland. Ici vous êtes à Xland. C’est une principauté, qui est votre destination. »


 

Histoire de l’œil

L’Anubis est le premier établissement qu’on rencontre de l’autre côté de la frontière qui sépare Xland du reste du monde. Quelques divinités égyptiennes tentent de donner un air exotique à l’endroit : un œil d’Horus énigmatique orne la sublime porte qui sépare le monde profane du monde sacré. Dans l’entrée, une statuette à tête de chacal trône dans le vestibule.

Les yeux s’habituent à la lumière crépusculaire, on distingue des couples qui parlent interminablement. Des femmes surveillent le grand miroir qui longe le mur derrière le comptoir, guettant l’arrivée d’une proie. Tout à coup, une jolie blonde entre en scène.

« Regarde celle-là ! s’exclame Bénabar, elle est jeune et plutôt jolie on dirait ».

Seule au milieu de la salle, la demoiselle allume une cigarette puis s’incline pour démêler sa chevelure d’une main. Les mèches dorées scintillent en cascades mouvantes quelques instants dans cet univers qui ne connaît pas le soleil. La première loi est celle du commandement de l’œil : à peine entré, on repère immédiatement parmi les silhouettes indistinctes celle qu’on désirera. L’acte est inconscient, il s’agit d’un « regard réflexe » qui fonctionne comme ces caméras thermiques qui détectent dans la nuit la chaleur dégagée par les êtres vivants.

 

Quand je l’aborde, Élise incline la tête et met la main sur la poitrine, pour se faire confirmer d’un air interrogateur que c’est bien elle qui est choisie. Il faut franchir encore une porte qui donne sur un couloir équipé d’un téléphone mural comme dans un vieux film policier.

Nous passons enfin la dernière porte, celle de la chambre, joliment baptisée “chambre de Pâline”. Evidemment un miracle s’accomplit et un ange blond se dénude entièrement. Élise, l’ange en question, m’intime de me déshabiller, au lieu de rester là à attendre bêtement et indique le bidet ; ce genre de toilette ne m’emballe guère. Mais elle se penche au-dessus de moi, je caresse ses jambes sublimées par des chaussures blanches à talon haut, avec un bracelet de cuir qui cercle sa cheville. Elle se laisse faire docilement et cela éveille mon désir.

Enfin sur le lit, il faut éviter la technique qui consiste à coucher d’autorité l’homme sur le dos, coincé comme une tortue qu’on a retournée pour lui faire des choses prétendument très érotiques qui se ramènent dans les faits, à enfiler un préservatif au client même s’il n’est pas encore en pleine érection puis à pratiquer une fellation avec l’enthousiasme d’une mécanique. Mais là-bas, on peut toucher les anges blonds et même les prendre dans ses bras. J’effleure ses beaux seins à la peau blanche comme un ciel d’hiver neigeant, ornés d’une aréole rose pâle, frissons d’ombelles. Je tente hardiment d’embrasser ses lèvres closes, ce qui m’est accordé. Puis la belle me prend dans sa bouche.

Elle s’allonge sur le ventre, j’écarte le rideau doré de ses longs cheveux qui l’a recouverte pour contempler le profil de son beau visage. On fait l’amour, elle n’en fait pas trop, juste ce qu’il faut pour qu’on s’imagine qu’elles ont quand même un petit peu de plaisir.

 

Élise, toujours nue, s’assoie devant le miroir du lavabo, pour se refaire une beauté. Affalé sur le lit, je contemple le spectacle. Elle sent bien mon regard insistant et de temps en temps elle jette un œil vers moi dans le reflet du miroir, mais elle n’est pas du tout gênée, au contraire. Son corps légèrement alourdi, avec un début de ventre à peine rebondi, se reflète dans l’encadrement doré d’un tableau un peu antique. Tout en se coiffant elle essaie de communiquer malgré les barrières de la langue, prenant des poses avec une grâce naturelle. On parle dans Xland les deux langues de la terre, l’anglais et l’espagnol. Mais quand elle a fini de se remaquiller, elle se contemple et s’exclame en français :

« Et voilà ! »

 

Il faut bien se séparer. Au moment de quitter la chambre, je demande :

— Peux-tu me montrer ton blason ?

— Que dices ? Blason ? interroge Élise qui n’a pas bien compris le mot français.

— Oui, ton blason, ton écusson

— Ah si, escudo.

Elle fouille dans son sac et me remet un petit bout de papier, sur lequel est écrit le blason des cheveux :

“Cheveux dorez, rayans sur le soleil
Si très-luysants, qu’ilz font esblouyr l’œil
Qui les regarde, et les voit coulorez
Non pas d’or fin, mais encor mieulx dorez
De je ne scay quelle couleur divine
Qui luyt en eulx, et qui les illumine
D’une clarté diverse et dyaphane,
Qui n’appartient qu’à ung regard prophane”

 

On se quitte devant la porte, sur un dernier effleurement de lèvres. Élise lance un « ciao ! » sonore et un sourire éclaire son visage pour la première fois.

 

 

Bénabar l’avait raccompagné en voiture pour accomplir au milieu de la nuit, le long chemin du retour vers le soleil levant.

Fraîchement divorcé, il s’employait à liquider le pitoyable patrimoine des familles modernes, les restes d’une communauté effectivement réduite ainsi que le stipulent les contrats de mariages, à quelques acquêts ; pas de quoi en faire un grand procès, comme c’est pourtant encore la coutume. Il campait chez un ami dont le fils Bénabar, l’avait donc initié aux mystères de Xland qu’il connaissait bien, ayant vécu dans le passé non loin de la Principauté.

Dans les jours qui suivirent sa première équipée, il crut avoir repris en main son destin. Il loua un appartement composé d’une chambre et d’un salon flanqué d’une kitchenette qui tenait dans un placard. C’était une tanière, mais un petit escalier débouchait sur une terrasse isolée au milieu des toits de la vieille ville d’Aix-en- Provence. Il pourrait dormir sous les étoiles et même recevoir ses enfants. Il couvrit tout un pan de mur d’une collection de têtes, celles de top model saisies dans la rue sur des affiches publicitaires ou de statues de déesses prises dans les musées. Après avoir récupéré quelques meubles, il posa sur la terrasse un pot garni d’un laurier rose. Il quitta la maison de son ami, et de son fils Bénabar qui avait joué son rôle de guide et ne devrait plus jamais l’accompagner dans une odyssée désormais solitaire.

Alors, des années durant, il s’en alla vers la frontière sur les bords archès de la terre, jusqu’à ce que résonnent à ses oreilles les tambours de l’enfer. Cette Histoire de l’œil, ce fut une Bataille.


 

Regard de Victorine et sourire de Joconde

Les enfants s’étaient égayés dans le gymnase et les parents jouaient aux supporters dans les tribunes. Les petits qui avaient entre trois et quatre ans, formaient un cercle autour du moniteur pour écouter les consignes. Ils commencèrent les exercices, mais Amédée avait du mal à suivre. Le moniteur le prit à part et répéta la leçon. L’enfant le regardait, avec ce sourire séraphique qui se figeait si souvent sur ses lèvres. Amandine, sa mère, s’inquiéta :

« Regarde notre fils, il ne comprend pas ce que le moniteur lui dit comme les autres ! Il sait à peine parler, on devrait peut-être consulter un spécialiste ? »

C’est ainsi qu’on prit conscience que le petit garçon était vraiment en retard. On fréquenta assidûment les psychologues, les orthophonistes et autres pédopsychiatres, sans qu’on sache s’il avait eu un problème à la naissance, ou si c’était une histoire d’éducation. Finalement, Amédée se retrouva chaque semaine dans le cabinet d’Anne Marie, une psychiatre psychanalyste officiant selon saint Lacan. Lui qui avait de cette profession l’image légèrement caricaturale qu’en donne le cinéma américain, commençait à comprendre que la mère avait sans doute un peu trop gardé l’enfant dans ses jupes, mais aussi qu’il n’avait pas su l’en empêcher, ce qui partageait équitablement les responsabilités.

Finalement, leur séparation fut sans doute une bonne chose pour l’enfant.

 

 

Au bout de cinq à six semaines, la chair vint à manquer. Il fallut passer une nouvelle fois la frontière de la Principauté et retrouver le chemin de l’Anubis dans le labyrinthe de la nuit.

 

 

La porte à peine franchie, apparait une silhouette vêtue de sous-vêtements jaune d’or, les bras gainés jusqu’aux coudes de gants de la même couleur, qui traverse la salle d’un air hautain.

Dans le bar, très vite, une dame m’interpelle alors que je sirote tranquillement mon alcool au comptoir :

« Eh, tu estas tranquillo ? »

D’autres viennent après elle. La deuxième loi des lieux régit les procédures de rencontre : la plupart des demoiselles viennent vers les hommes, mais certaines mettent en scène une tactique discrète de regards et de déplacements, révélée dans ces laboratoires où hommes et femmes s’observent aussi aisément que des souris blanches dans une cage.

La belle gantée de jaune d’or s’est installée à quelque distance de moi, mais derrière exactement, au centre d’une brochette de demoiselles postées le long du mur opposé. Ne voulant pas risquer qu’un autre homme la séduise, je jette un coup d’œil dans sa direction. Pour la première fois, je dois faire face à l’impudeur de ce « regard de Victorine » qui défie tranquillement les hommes. Je ne baisse pas les yeux, la jeune femme se lève sans se presser et dans la splendeur de son port de reine, elle s’approche de moi en esquissant un léger sourire narquois pourtant empreint d’une bienveillante complicité. Son visage a quelques familiarités avec celui de la Joconde, dont le fameux sourire vient de perdre tout son mystère. Je m’abîme dans la contemplation de mon verre et après quelques secondes, une présence se manifeste tout contre moi.

Moitié avec des mots, moitié avec des gestes, je pose les questions que désormais je poserai toujours :

« Est-ce que tu es douce ? » en caressant son bras en même temps et elle répond évidemment oui.

Je passe l’index de ses lèvres aux miennes.

« Est-ce qu’on peut t’embrasser, un petit peu ? »

Anne acquiesce en silence.

— Quel âge as-tu ?

Elle annonce vingt-huit ans et demande aussi mon âge et à l’annonce de toutes mes années, elle fait une mimique d’admiration, en passant la main sur mon ventre. C’est un peu exagéré mais enfin, c’est dans ces moments qu’on se dit qu’on ne se fatigue pas à faire du sport pour rien. Tout à coup, ce simple bar de Xland comme il y en a tant dans la principauté, se transforme en un lieu féerique. On n’est pas au bal, il suffit pourtant d’inviter une créature de rêve, mais là elle ne dit pas « non merci » et il ne s’agit pas simplement de danser, mais de faire l’amour et sans attendre.

 

Sur la porte, une étiquette : « chambre de Noubosse, douée par Carabosse », tout un programme. Anne aux yeux noirs vient du lointain Brésil. Me voilà seul maître des lieux, en compagnie de cette belle jeune femme venue de l’autre bout de la terre, qui m’était inconnue quelques minutes auparavant. Elle me fait un collier de ses bras et m’accorde ses lèvres pour un baiser d’éternité. Je me demande encore comment un tel miracle a été possible.

Quelques grains de beauté, posés comme des mouches éclatantes, ornent les golfes d’ombre de son pubis. Anne m’entoure de ses bras et accorde ses lèvres pour un baiser qui n’en finit pas, clos mais tendre. Sur le lit, je la caresse longtemps.

Celle qui semblait si prétentieuse s’avère être simple et gentille. J’ai dû arriver à un âge avancé pour comprendre que l’air hautain qu’elles prennent n’est qu’un piège tendu au désir de l’homme. Après avoir fait l’amour, je demande :

« Peux-tu me donner ton blason ?

— Que quieres, blason ?

— Si, blason, écusson, escudo.

— Ah, si ! » acquiesce Anne.

Elle sort de son sac un bout de papier sur lequel on peut lire :

 

“Bras, gentil bras, et gracieuses aisles
De ce beau cours, qui maintes estincelles
Du feu d’amour porte au cueur d’un amant,
Et celuy feu estainct aucunement
Pour un accord qui lui face prospere,
Dont bien souvent puis bruller un espere.”[1]

 

Le blason des bras, je m’en serais douté.

Premier guide : la femme aux yeux de chatte

Arrivé dans le parking, une inconnue l’aborda dans la pénombre. Avec ses yeux dorés elle se faisait chatte pour l’homme.

« Je m’appelle Bast, annonça la demoiselle.

— Tiens, des femmes jouent aux guides ? Et câlines comme des chattes ?

— Méfiez-vous des femmes chattes qui peuvent se transformer en lionne avide de sang, monsieur ! Comment vous nommez-vous ?

— Les dieux ne donnent pas leur nom si facilement, mademoiselle s’amusa-t-il à rétorquer. Même la déesse Isis a dû faire piquer son père par un serpent et promettre de le soulager de sa souffrance pour qu’il lui donne le sien ; avec serment de ne le transmettre qu’à son fils.

— Eh bien nommez-vous et je vous soulagerai un peu de votre souffrance, c’est-à-dire de votre ignorance.

— Je m’appelle Alghier, Edgar Alghier. Enfin, ce pourrait être un de mes noms.

 — Qui est votre père ?

— Je suis de la race d’Héphaïstos, je ne suis que le fils de ma mère.

— Vous découvrirez au bout de vos voyages qu’il y a bien des façons d’être orphelin de père. D’où venez- vous ?

— Je viens d’Avallon.

— Que venez-vous chercher dans notre principauté ?

— Je cherche des Marilyn.

— Vous êtes détective ?

— Amateur, j’enquête sur mes loisirs.

— Une Marilyn traînait ici auparavant, mais elle est partie. Je ne l’ai pas connue, mais elle a laissé à une de ses amies quelque chose que cette dernière à son tour m’a donné. Elle a laissé ces deux cartes à jouer. Vous pouvez les garder. »

Alghier prit les cartes, un as moucheté de couleur noire et une carte de jeu espagnol, avec sept épées. Il en ignorait la signification, mais cela avait appartenu à une Marilyn, donc il les empocha et ajouta :

« Je croyais m’être embarqué pour 2084, ou au moins 2046, je me retrouve dans Xland, je suis un peu perdu.

— C’est normal, le temps est différent dans la principauté.

— C’est-à-dire ?

— Quand deux êtres s’unissent charnellement, le cours du temps est suspendu. Ils ont l’impression d’avoir fait l’amour pendant des heures alors que la pendule affiche quelques minutes seulement. C’est bien la preuve non ?

— Euh, sans doute…

— Dans Xland faire l’amour est l’unique activité pour presque tout le monde, cela impacte forcément le temps qui ne peut pas être compté comme ailleurs. Nous sommes en quelque sorte de l’autre côté du miroir. À chaque fois que vous repasserez la frontière pour retourner chez vous, le temps et l’espace reprendront leur écoulement et leur forme ordinaire, pour une vie banale. D’ailleurs, maintenant que vous avez découvert les lieux, vous avez vu que vous pouvez revenir par les routes ordinaires ; simplement le temps sera suspendu quand vous serez dans la principauté. Cela dit, j’ai un message pour vous, ajouta Bast.

— Ah bon ? Je vous écoute.

— Ma devise est L’aigle domine toute la terre. »

Il quitta la jeune femme et reprit la route, avec deux cartes en main et un message énigmatique, auquel à vrai dire il ne comprenait pas grand-chose.

 

 

Alghier avait quitté le monde des époux ordinaires depuis longtemps. Il avait beaucoup traîné au fin fond de la province, dans des cafés miteux et des discothèques minables, enfin, dans ceux et celles qu’on trouve dans les alentours de nos bourgs désolés dès la nuit venue. Il avait croisé des demoiselles jolies comme des princesses qui ont le feu dans la tête et traînent leur misère clinquante enrubannée dans les atours de la mode. Il avait beaucoup fréquenté des célibataires perpétuels. Postés toujours à la même place dans la même boîte, ils gouvernent la nuit comme des dieux lunaires avec un regard de chacal. Il avait aussi accompagné des hommes dans les bars américains où ils commandaient assis sur des fauteuils en faux satin rouge, du champagne et des entraîneuses en sortant cérémonieusement de leur poche des liasses de billets froissés. Mais jamais encore il n’avait connu cette irréalité de Xland, qui donne la sensation d’enfin attraper les étoiles avec la main.

L’endroit lui rappelait ces villes de province où le temps s’est arrêté. On voyage dans l’espace peut-être, mais surtout dans le temps dès qu’on entre dans l’une de ces cités oubliées par les années, dans ces agglomérations restées à l’écart des grandes voies de communication. On est arrivé quelque part bien sûr, mais on se retrouve aussi dans les années cinquante. Rien n’a changé, on dort toujours dans l’hôtel de France, l’hôtel de Paris ou celui du globe, on soupe dans le restaurant La cloche ou Le coq hardi, ou la Brasserie du Café du commerce. On mange encore bien, pas une nourriture industrielle, mais celle qui est cuisinée avec des produits frais dans l’arrière-boutique. Au fin fond de l’Ariège on peut encore au début du troisième millénaire, manger une soupe au choux avec ses légumes pas mixée et même, transgression suprême de tous les tabous diététiques stupides à la mode, de vrais morceaux de lard qui nagent gaillardement dans ce merveilleux brouet. Les hôtels offrent des chambres bourgeoises à un prix prolétaire, la salle à manger accueille le passant avec des nappes blanches et de l’argenterie, et des serveurs en veste noire vous apportent à la table du « Saint Hubert » du sanglier ou de la Bécasse. On se retrouve dans une France d’autre fois, celle de James Salter qui rencontre à Chaumont près du viaduc sa sublime Anne-Marie.

 Le plus souvent le gigantesque édifice de pierre d’une cathédrale écrase de toute sa masse sculptée les vieilles maisons pelotonnées à ses pieds. Une grande place, quelques avenues et soudain sans faubourgs ni banlieues ou presque, on débouche dans la campagne. Puis ce sont des paysages immuables, nimbés de brume dans le nord ou inondés de soleil plus au sud.

Quand on arrive seul un soir dans une de ces villes abandonnées par le temps pour prendre un poste quelques mois ou quelques années, à peine posé le pied sur le quai d’une gare déserte, on est suffoqué d’ennui et de désespoir. Mais on est libre, libre de tout, avec devant soi un avenir plein de quelques promesses : un logement confortable et pas trop cher, des amis à rencontrer, et toujours et partout, quelques jolies femmes qui s’ennuient dans le lointain de leur vie provinciale, dans lequel un étranger, un nouveau venu fait figure d’intéressante distraction.

Xland, assoupi entre ses montagnes et la mer, entouré d’un peu de campagne, ressemblait plutôt à une ville de jeux ou à une ville thermale du dix-neuvième siècle, qui n’a d’autre animation que celle qu’apportent ceux qui viennent « prendre des bains » ou jeter des jetons sur le tapis d’une roulette. Comme à Vichy ou Monaco, des hôtels particuliers s’affichaient sur les avenues et sur la place principale trônait le casino avec, non loin du palais princier, un hôtel de ville avec un beffroi.

Il s’engouffra dans l’avenue Enki Bilal, passa devant le Bunker palace hôtel et son restaurant « La vengeance est un plat qui se mange cru » et sortit de la ville et roula jusqu’à apercevoir les néons racoleurs de l’Anubis qui déchiraient la nuit.

Leda

Cette nuit, de l’autre côté de la porte à l’œil d’Horus, Élise et Anne ne brillent que par leur absence. Accoudé au comptoir, je me passionne pour le contenu de mon verre.

Une demoiselle au regard vert de gris empreint d’une grande détermination fait son apparition et s’installe près de l’entrée. Je ne bouge pas, toujours préoccupé par mon breuvage, tout en guettant dans les miroirs le reflet de la nouvelle venue. Elle reste un moment au même endroit, puis vient s’appuyer sur le pilier situé exactement derrière moi. Alors je me retourne et une nouvelle fois le miracle s’accomplit et la jeune femme se rend à moi, regard de Victorine et sourire de Joconde en batteries. Elle m’affronte droit dans les yeux et nous nous reconnaissons dans cette rencontre.

 

Leda annonce vingt-huit ans, décidément c’est une habitude chez ces dames d’afficher l’âge de Cléopâtre quand elle envoûta Marc Antoine dans sa galère. C’est à cet âge que Plutarque, pourtant fort prude, accorde le plus bel éclat aux femmes. Quand la belle Macédonienne se fit livrer enroulée dans un tapis à Jules César, elle n’avait que dix- huit ans, un très bel âge aussi.

Leda est petite, “all in me is little” précisera-t-elle plus tard. Elle n’est pas exactement jolie, mais il émane de sa personne une sorte de charme mystérieux. Sa chevelure à frange colorée dans des tons rouges lui donne un air de famille avec les Hentaï japonaises. Elle porte une robe à col claudine de jeune fille sage, noire et courte, mais en même temps presque stricte et une tenue pudique dans la principauté confère une séduction singulière. Elle donne son accord pour des baisers du bout des lèvres, mais cette fois j’ajoute :

« Do you give me tendress ?

Et la réponse, spontanée et même pressante, m’est offerte comme une promesse de bonheur :

— I give you a lot of tendress ! »

Elle s’approche, embrasse et mordille mon cou et elle semble y prendre réellement du plaisir.

 

La porte de la petite chambre se referme, un miroir borde le lit sur tout un côté. Leda est encore à moitié vêtue quand je l’immobilise debout contre le mur, surprise, mais consentante. La petite créature se rehausse sur de hauts talons compensés. Son joli corps s’élargit un peu à la hauteur du bassin, juste pour lui conférer la gravité de la féminité. Sa peau pâle, fragile et très douce des créatures de la nuit craint le soleil. Je pose la main sur elle et instantanément, elle se met à gémir. Elle commence la comédie un peu tôt il me semble. Je ne sais pas ce qui m’attend.

Je convie la belle à genoux sur le lit pour l’embrasser dans le cou. Avec une bonne volonté touchante, elle penche la tête en écartant les mèches de ses cheveux, pour me permettre d’atteindre exactement l’endroit souhaité. On s’allonge sur les draps. Mes doigts glissent entre deux petites collines délicieusement douces, tant et si bien qu’ils s’enfoncent presque par inadvertance dans son sexe mouillé. Et pour moi qui n’ait pas embrassé de femme depuis si longtemps, Leda ouvre sa bouche et accepte un vrai, un merveilleux baiser. Elle me caresse jusqu’à me faire jouir, un peu prématurément, on n’a même pas fait l’amour.

 

Ma nouvelle amie vient d’Espagne, mais elle parle très bien la langue de Shakespeare, elle a même affiné son vocabulaire érotique avec un petit ami américain. Elle s’inquiète de savoir si j’ai remarqué dans le bar combien je suis “very attractive” à ses yeux. Pour ma part, j’avoue préférer les demoiselles plutôt jeunes :

« You are right ! approuve-t-elle avant de me quitter.


 

Premiers cercles

Dans la salle située au dernier étage d’un immeuble parisien, la table de réunion formait deux circonférences qui donnaient une importance relative aux participants, selon qu’ils avaient été placés dans le premier ou dans le deuxième cercle. Alghier écoutait la litanie des prises de paroles, derrière lesquelles s’encochaient les flèches des enjeux d’un pouvoir profane et de ses positionnements aux préséances convenues. Parfois, il lâchait ses propres traits, puis son esprit quittait la table comme une âme au-dessus de la Cène et rejoignait Leda. Il avait retrouvé dans le monde ordinaire son honorable statut de dirigeant.

Il savait commander, dire à des spécialistes qui connaissent leur art ce qu’ils doivent accomplir : c’est tout le paradoxe du bon à rien qui ne sait que faire travailler les autres et c’est un métier en soi. Une communauté de travail est un organisme palpitant de la vie des dizaines ou des centaines d’hommes et de femmes qui en forment le corps. Cette hydre respire, souffre, s’enthousiasme comme chacune des personnes qui la compose. Pour gérer ce nœud d’affect grouillant au-dessous de soi, il faut savoir paraître comme dénué de tout attendrissement et indifférent à toute quête de réconfort, tel finalement le chevalier sans peur et sans reproche, ou du moins donnant l’impression de l’être, car derrière son armure, le fameux Bayard devait bien de temps en temps, avoir une sacrée pétoche.

 

Mais ses fonctions lui interdisaient de se confier à quiconque. Et son statut social n’était d’aucun secours, quand il se retrouvait nu comme au premier jour, face à des jeunes femmes confrontées chaque nuit à toutes sortes d’hommes, qui ignoraient tout de sa vie et se fichaient bien de savoir s’il était ou non un grand homme, ailleurs que dans leurs jolis bras.

 

 

À peine passé la porte du temple d’Anubis, je me dirige droit vers le bar, ignorant le premier cercle des femmes debout contre le mur ou assises sur les tabourets. Là se tiennent les femelles dominantes et la mienne est parmi elles. Elle me regarde en souriant, tout en continuant de discuter avec une copine, mais elle se garde bien de bouger. Accoudé au bar, il faut faire de la tête le signe du commandeur. Alors elle chuchote quelque chose à l’oreille de l’autre fille et me rejoint docilement.

 

Quelques instants après, la porte de la chambre à peine refermée, je couche Leda sur un lit pour la serrer dans mes bras. Je la caresse tout en la dénudant fébrilement. Le prélude accompli, je m’installe à genoux entre ses jambes et je la pénètre ; elle se met à gémir en se pressant les seins. Puis c’est moi qu’elle retourne d’autorité sur le dos, et elle s’installe cavalièrement pour me faire l’amour en génuflexion jusqu’à en gémir si fort qu’elle risque d’être entendue à la cantonade. Enfin elle s’allonge à nouveau sur le dos, un orgasme commence à sourdre, loin au fond de mon ventre. Mais désir est si intense qu’on fait l’amour un long moment encore. Leda gémit à nouveau et me serre dans ses bras. Le calme revenu, elle commente en souriant :

« The both ! Together ! », nous avons joui de concert.

 

Mais nous nous ébattons ensemble depuis près de quarante minutes, Leda veut savoir si j’envisage de rester une heure. J’avais prévu de la voir deux fois et de dîner entre temps, il faut s’habiller et sortir très vite. La dernière loi dispose qu’on n’achète pas un être humain, mais le temps de compagnie qu’il accorde. En tout cas, j’aurais bien passé la nuit avec la demoiselle, mais elle se lance dans une péroraison sur tous les inconvénients, sonores et autres, qu’apporte un homme dans un lit.

 

 


 

Deux heures après, beaucoup de monde se presse dans la fumée et le bruit, des attroupements d’hommes et de femmes agglutinés mènent grande conversation. Après l’étape restaurant, il est déjà tard dans la nuit. Au milieu de la salle, Leda tente de séduire un jeune homme qui hésite car il attend des amis. Il répète sans cesse :

« No se, no se… »

Si ne sait pas ce qu’il veut, moi je le sais. Leda me fait comprendre d’un coup d’œil qu’il faut patienter. Je m’installe contre un pilier juste derrière le garçon qui se décide enfin à partir, nous laissant seuls face à face. Alors Leda s’approche et sans rien dire, me fait un collier de ses bras comme si j’étais son homme au milieu de tous ces hommes.

 

Enfin dans une chambre me voilà seul face à la belle, plaquée debout contre le mur, le cou emprisonné dans ma main. La captive gémit et se tord sous les caresses jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle se jette dans mes bras. Je l’agenouille à terre pour qu’elle me prenne dans sa bouche, puis je la couche sur le lit pour la caresser à nouveau, mais en saisissant son bras libre de l’autre main, comme pour l’attacher.

« Dios, Dios ! »murmure Leda.

Tout en ne me quittant pas des yeux, comme dans un film au ralenti elle se retourne sur le ventre pour présenter son joli cul d’Hentaï. J’enfonce un doigt entre ses fesses, elle plonge sa tête dans le creux de l’oreiller avant de se redresser sur ses coudes, pour m’accorder un baiser profond. Enfin elle s’installe sur l’homme pour faire l’amour et au bout d’un moment, elle souffle :

« spank me ! »

Il faut obéir. J’abats une main sur les fesses de la belle, jusqu’à ce qu’elle en jouisse, puis je l’allonge sur le dos pour en jouir à mon tour.

 

Je me décide à lui demander :

« Can you give me your blason ?

— My blazon ? my shield ? Yes, now I can. An old french coat of arm ! »

Et Leda me remet un petit bout de papier sur lequel est inscrit le blason du cul :

 

“O grave cul prudent et charitable,
De tous les sens seigneur très redoutable,
Qui maintenez ceste honneste cité
De qui plusieurs ont faict et récité
Grande louenge en metres et beaulx ditz,
Bien suffisants pour lire en Paradis.”[2]


 

Premier entretien avec Thot Majuscule :
de la consommation du désir

Thot Majuscule avait donné rendez-vous à Alghier au Procope, le plus vieux café de Paris. L’intéressé se définissait lui-même comme un homme du passé et considérait les temps présents comme une époque de décadence. Mais c’était un homme charmant, du genre haut fonctionnaire honnête et consciencieux. Il avait le tic très à la mode d’épicer ses propos en saupoudrant des en fait un peu partout. La multiplication contemporaine des en fait, aussi miraculeuse que celle des petits pains bibliques, reste un mystère non élucidé. Cette curieuse insistance sur le fait, devenue coutumière chez les jeunes et même pathologique chez certains individus en état de grand émoi, signe probablement l’abandon d’une époque de certitudes idéologiques. Il cultivait aussi cette coquetterie d’intonation des hommes de radio ou de télévision, qui appuient exagérément sur une syllabe, le plus souvent la première, afin donner à l’éventuelle banalité du propos une importance que son contenu est bien en peine de lui conférer. Il ne manquait pas non plus à l’occasion de répéter trois fois la même affirmation sous quelques variantes, afin de donner, à l’aide de cette synonymie ternaire, le vernis professoral, voire universitaire, tant prisé de nos jours. Le hasard veut que l’homonyme divin de Thot, celui des Égyptiens, sorte de Saint esprit exotique perdu au sein de leur Ennéade, fut également un sage un peu pontifiant, aussi lent à prendre des décisions qu’un haut fonctionnaire ordinaire, ce qui agaçait prodigieusement les autres dieux.

Les deux hommes finissaient de dîner dans le salon Voltaire.

« Vous êtes un homme du passé, s’exclama Alghier en montrant le célèbre buste du philosophe des lumières, qui trônait juste à côté de leur table. Pour ma part, je suis content de vivre dans le bon temps que ce siècle de fer, ce siècle de consommation.

— Mais en fait, je revendique être un homme du passé ! rétorqua Thot. Mais comment se passent vos aventures de l’autre côté de la frontière ?

— C’est une sorte de paradis aux mille vierges. Enfin, quand je dis vierges, disons plein de jeunes femmes prêtes à consommer.

— Le paradis n’est jamais loin de l’enfer.

— Oiseau de mauvais augure ! Mais serait-ce vous qui m’envoie des guides chargés de délivrer d’énigmatiques messages ?

— Ce n’est pas impossible.

— Je n’ai pas compris grand-chose à ce que m’a raconté la première guide.

— C’est normal, vous n’êtes pas vraiment initié. D’une certaine façon, vous ne savez ni lire ni écrire. Rassurez-vous, je m’appelle Thot, maître des paroles, je mets les choses à leur juste place, je les situe, je mets en perspective.

— Impressionnant ! Mais je propose de marcher un peu, puisque nous avons pris le dessert, jusqu’au Musée d’Orsay par exemple. Au fait, pourquoi parle-t-on de consommation dans cette affaire, pourquoi dit-on d’un mariage qu’il a été consommé ? »

 

Les deux hommes sortirent du Procope et se dirigèrent vers la Seine. Tout en marchant à grandes enjambées, Thot agitant ses bras longs comme des ailes, se lança dans une démonstration un peu hurluberlue. Il avait d’ailleurs des théories bien à lui sur de nombreux sujets et il ne manquait pas une occasion de les exposer :

« En toute hypothèse, il n’est pas impossible que le consommateur et le consommé ne soient pas exactement celui et celle qu’on imagine. La confusion vient du constat que l’homme est censé être actif dans le rapport sexuel. Mais les plus agités ne sont pas toujours en ce bas monde, ceux qui font l’essentiel des choses. Quand un rapport est accompli, ces dames sont réputées pouvoir le répéter immédiatement. Si leur désir est plus ou moins satisfait, il n’est pas forcément consommé. Les hommes en sont ordinairement incapables, pour un temps plus ou moins long. Apparemment ce qui est consommé dans cette histoire, ce qui disparaît dans l’usage qui en est fait, appartient plus au mâle qu’à la femelle.

— D’où la comparaison avec la mante religieuse qui dévorant son conjoint, ne fait donc que porter cette consommation au bout de sa logique.

— Le désir naît d’un sentiment, que ce soit un grand amour, ou une émotion passagère devant la beauté. On peut émettre l’hypothèse qu’un peu du sentiment qui nourrit le désir, est détruit à chaque usage qui en est fait dans la consommation sexuelle. Le désir est ainsi alimenté par un capital de séduction. Selon l’importance de ce capital, il se consomme en une nuit ou mille et une nuit. Et dans ce domaine comme dans d’autres, la logique patrimoniale était celle de l’avarice. Celle de la société de consommation est la prodigalité.

— L’amour se détruirait dans l’usage qui en est fait ? Alors, seul est éternel l’amour platonique qui n’est jamais consommé, ce qui l’érige pourtant en comble de l’imperfection.

— Et une femme repousse un homme quand elle a consommé tout le désir qu’il avait d’elle. Il convient de remarquer que les sociétés du passé vivaient dans une logique dominante de production et non de consommation. En fait, toute leur moralité consistait à ralentir cette destruction des sentiments par leur usage sexuel, afin d’assurer la stabilité des mariages et donc la sauvegarde des patrimoines retransmis au sein des tribus familiales, de générations en générations. Les épouses légales dont la sécurité matérielle et sociale et celle de leurs enfants dépendaient naguère exclusivement d’un homme, n’avaient guère d’autre choix que d’être les alliées objectives des interdits sexuels, comme elles peuvent être actrices de l’excision. Ce moyen est d’ailleurs le plus barbare mais le plus radical pour ralentir le processus de consommation : il transforme les mantes dévoreuses en laborieuses abeilles. Mais nous avons pratiqué en occident, une sorte d’excision mentale.

— Alors ce n’est pas la femme ni même la sexualité qui a été libérée. C’est l’acte de consommer qui n’est plus interdit ?

— Eve peut consommer la pomme, ce n’est plus un péché. Consommer est même devenu l’objet d’une injonction sociale. »

 

Tout en bavardant, les deux amis entrèrent dans le musée d’Orsay et Alghier entraîna Thot jusque devant “Le déjeuner sur l’herbe”.

« Je voulais vous parler du regard étrange que ces dames jettent sur les hommes qui entrent dans leurs repaires, un regard de « Victorine ». Mais, un bon tableau vaut un long discours.

— Qui est cette Victorine ? Une de ces dames que vous rencontrez là-bas ?

— Non, elle est ici, juste dans votre dos.

— Mais je ne vois là que “Le déjeuner sur l’herbe”.

— La jeune femme qui a posé pour ce tableau de Manet s’appelait Victorine. Ce qui a fait scandale n’est pas la nudité de son corps, car la peinture n’a jamais manqué de créatures dévêtues, mais la nudité de son regard. »

Lul aux yeux verts et aux mille nattes

De retour dans L’Anubis quelques semaines plus tard, je propose à Leda de passer la nuit avec elle, car étant en vacances, je ne retournerai pas dans ma tanière au bout de la nuit comme à l’accoutumée. On prend rendez-vous pour le lendemain en fin d’après-midi. Mais il se dit, du côté obscur du cœur, “El lado oscuro del corazon” que “rencontrer une fille sous le soleil est comme visionner un film la lumière allumée.”[3]

Pour l’heure, nous nous retrouvons dans une chambre pour faire l’amour et Leda insiste pour que je revienne une deuxième fois dans la nuit.

Après avoir dîné, je me suis arrêté sur le chemin du retour pour tailler une petite badine avec la branche d’un arbuste que j’ai cachée dans la poche intérieure de ma veste. Il faut attendre mademoiselle qui n’est pas dans le bar. Une superbe Ethiopienne vient me dire quelques mots car j’ai soutenu son étrange regard un instant. Deux émeraudes enchâssées dans leurs orbites sombres brillent dans le visage de Lul, encadré de cheveux entièrement nattés. Il s’agit sans doute de lentilles colorées, mais l’effet est saisissant. Quand Leda arrive, je raconte mon aventure avec la belle noire aux yeux verts et aux mille nattes, feignant d’hésiter entre les deux demoiselles. Mon amie joua le jeu théâtralement en faisant semblant de m’abandonner là, puisque j’en veux une autre.

« Do you like me ? s’enquiert Leda.

— I like you like me ! »

La réponse est prudente, la chipie fait semblant de mordre. Nous convenons qu’après s’être aimé, même si peu, on se connait parfaitement, à la mesure précise de l’enlacement des corps.

 

Un peu plus tard, debout contre le mur, Leda tord ses hanches sous les cinglements, offrant le spectacle ravissant de ses jolies fesses blanches zébrées de rose, dont je règle les ondulations à la baguette.

 

 

Le lendemain, Leda et Alghier se rencontrèrent au grand jour. Elle n’était effectivement pas extraordinairement jolie mais un charme particulier émanait d’elle, témoignage d’une vitalité hors du commun et d’une intelligence constamment aux aguets. Ils dînèrent dans un petit port en amoureux. Une estime réciproque commençait à naître, il la faisait souvent rire.

« You are crazy, I like you ! » s’exclamait-elle, répétant, en guise de déclaration laconique : « I like sex with you ! » ce qui valait bien à ses yeux des affirmations d’amour éternel. Mais les pièges de la traduction sont imprévisibles ; Leda annonça soudain :

« Now, it’s free for you ! »

Alghier en conclut que « désormais, c’était gratuit pour lui » alors que la créature ne parlait que de la soirée. Le repas terminé, elle refusa de l’accueillir chez elle, car elle avait opéré un clivage total entre ses relations amoureuses et les hommes qu’elle rencontrait dans l’Anubis. Elle était un peu perturbée par leur liaison :

« It’s the first time, with a man who pays for me ! » avoua-t-elle.

Pour la première fois, Alghier entendit cette étrange expression “un homme qui paye pour moi”. Cette révélation n’était que la toute première de celles devant l’ouvrir progressivement à la compréhension de ce qui se passe exactement, entre un homme et une femme qui échangent de l’amour et de l’or.

On se résolut à chercher un hôtel. Mais un soupirant, du genre platonique et jaloux appela Leda à ce moment. Il attendait devant chez elle pour être hébergé. Elle tenait en laisse cet homme assez riche en résistant à son désir, car il représentait une sorte d’espoir plus ou moins sérieux de quitter la principauté. On s’enlisa dans des discussions et des atermoiements. Finalement, la chipie quitta Alghier qui repartit vers l’Anubis pour revoir Lul aux yeux émeraude et aux mille nattes.

 

Derrière de la porte de la chambre dite de Faltenin, Lul la Nubienne se dénude. Ses longues jambes fuselées soutiennent avec élégance un corps aux hanches étroites qui semblent pourtant voluptueuses et profondes, tant sa taille est fine. Ainsi peut-être, était la reine de Saba, que je vais prendre dans mes bras. Elle a mangé épicé, elle demandera de l’eau que je porterai sur une nappe, alors elle sera bien obligée de se donner à moi, puisqu’elle avait promis de ne rien prendre de mon royaume, tout est possible de ce côté du monde. Je caresse la croupe de Lul la superbe aux yeux émeraude, vibrements divins des mers virides. Elle accorde ses lèvres closes et je lui fais l’amour, mais elle reste un peu inerte. Je la retourne à quatre pattes, elle s’anime un peu, peut-être préfère-t-elle cette position, peut-être simule-t-elle.

 

De retour dans le bar, je demande son blason. Lul me tend distraitement un petit bout de papier que je fourre dans ma poche et elle me laisse seul. Une inconnue qui s’applique un rouge à lèvres vif, accoudée au comptoir en compagnie d’une jeune femme à la chevelure d’un roux flamboyant, m’’invite à les rejoindre. La demoiselle qui se fait appeler Y, demande sans ambages :

« Do you want the both ? We go together ?

— No, gracias.

— Why not ? »s’exclame Y, pas contente.

Elle se met à rire, les lèvres pourpres de sang craché. Je me retire, honteux et confus après ma piètre prestation dans les bras de Lul aux yeux verts, dans la colère des ivresses pénitentes.

 

Je quitte reine et royaume, pour rejoindre une banale chambre d’hôtel dans laquelle je découvrirai le blason du nombril :

 

“Petit nombril, milieu et centre,
Non point tant seulement du ventre,
Entre les membres enchâssés,
Mais de tout ce corps compassé,
Lequel est souverain chef d’œuvre,
Où naïvement se désœuvre
L’art de l’ouvrier qui l’a orné,
Comme un beau vase bien tourné,
Dequel tu es l’achèvement”[4]

Les papillons rouges

« You ask too much ! » s’exclama Leda au téléphone.

Elle avait donné à Alghier le numéro de son portable. Le lendemain à midi, elle était dans la gare en partance pour Lleida, en Espagne, loin au-delà de la frontière. Il proposait de la conduire en voiture et de passer une ou deux journées avec elle. Mais ce n’était pas possible car elle devait revenir sans délai dans l’Anubis. Il crut dans la confusion d’une langue étrangère, qu’elle préférait l’appât du gain à sa personne.

Amer et dépité, Alghier décida de fuir Xland et s’élança lui aussi sur les routes vers l’Espagne. Il roula longtemps sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’apparaissent à l’horizon les minarets de la cathédrale de Saragosse. Il payait tant de pensions alimentaires pour tant d’enfants qu’il vivait chichement. Sa voiture était un vieux break qui avalait les centaines de kilomètres avec une impassible sérénité. Il y dormait la nuit comme un bohémien et réchauffait quelques ingrédients sur un camping gaz. Les rares retraités qui hantent les lieux hors saison l’observaient avec étonnement. À ses amis qui l’interrogeaient sur sa façon de vivre en dépit de sa situation sociale et professionnelle, il rétorquait : « Le dénuement, c’est la liberté ! » Mais on n’a que la liberté de choisir un enfermement.

 

Le lendemain, Alghier partit pour Madrid où il pénétra directement dans le musée du Prado. À l’autre bout d’une grande pièce, une toile posée à hauteur d’homme fait face à l’entrée. Debout de l’autre côté, la palette à la main en train de peindre le couple royal, Velázquez se penche pour mieux toiser ceux qui s’approchent. Sur le mur du fond, un miroir reflète le roi et la reine à la place du visiteur ; plus loin encore, un homme, le frère du peintre dit-on, s’apprête à passer une porte. Au fur à mesure qu’on avance, on est observé par le regard de commandeur de Velázquez. Une tâche de peinture rouge est posée sur la palette du peintre, rappel des rubans qu’il a déposés comme autant de papillons aux ailes rouges sur les poignets des princesses et des reines.


 

Après quelques jours d’errance et la traversée d’une traite de l’Espagne lumineuse pour revenir dans la Principauté, Lul la superbe m’ouvre ses bras dans la pénombre d’une petite chambre en guise de royaume. Mais elle a mal dans son ventre, ce genre de douleur qui manifeste chez ces dames, parfois même chez les épouses on ne peut plus légitimes, un refus plus ou moins lucide de rapports sexuels. Ce sera vite fait bien fait.

 

Le lendemain dès midi, Alghier appela son amie et on arrêta en deux mots un rendez-vous en ville. Quand Leda se retrouva assise à ses côtés dans la voiture, il s’empara de son sexe et immédiatement la magie joua, comme sur un Déclic les yeux au ciel, la bouche entrouverte et les gémissements aux lèvres. Il ordonna :

« I need sex with you, now. »

Leda s’expliqua un peu mieux. Elle avait dû revenir dans l’Anubis non pour le seul appât du gain, mais parce qu’elle prenait déjà un peu trop de congés aux yeux des tenanciers. Il ne restait que trois heures avant sa reprise, elle proposa de l’accompagner jusqu’à l’hôtel Aurus, un établissement modeste mais convenable. Dans le hall, la demoiselle alluma une cigarette :

« You know I don’t like nicotine Kisses ! protesta Alghier

— Sorry, but I’m a little nervous, you know ! »

Il considéra que c’était là une très belle déclaration d’amour. Il est vrai que sa devise sentimentale se résumait à celle de Gainsbourg : “Je t’aime moi non plus, mon amour physique et sans issue”. Les amoureux méritent-ils l’admiration excessive qu’ils ont très provisoirement les uns pour les autres ? Notre époque méconnaît ses grands prophètes.

Dans la chambre, tout en s’apprêtant, l’amoureuse de service mâcha consciencieusement des chewing-gums pour parfumer son haleine. Leda et Alghier firent l’amour trois fois, sans compter ni le temps ni l’argent. Il était convenu de se retrouver pour la nuit, elle insista cependant pour qu’il passe malgré tout la voir à l’Anubis, mais après les étreintes de l’après-midi le désir était moins gaillard et on fit l’amour sans parvenir à en jouir.

 

 

Ils se retrouvèrent dans un café au milieu de la nuit. Leda montrait dans sa conversation une grande force de caractère, affirmant haut et fort son indépendance à l’égard des hommes et savait s’en défendre : elle cachait toujours au fond de son sac un couteau, car elle avait été violée plus jeune, encore vierge. Elle avait promis à Alghier que jamais elle ne l’encombrerait. Un décalage important peut se manifester entre un discours et des actes, surtout quand le discours, sincère, se ment à lui-même et il s’inquiétait de temps à autre :

« You don’t love me ? »

Mais ils étaient convenus, à l’occasion d’une conversation un peu plus directe que les grands sentiments c’est bien embêtant et Leda avait affirmé qu’elle n’aspirait comme lui qu’à une chose “Friendly, and good sex !

Arrivé dans sa chambre, Alghier aurait bien fait l’amour, mais la belle qui avait assuré être incapable de passer la nuit autrement que seule, s’endormit d’un coup dans ses bras. Le lendemain matin, l’oiselle de nuit ensommeillée l’embrassa et le quitta pour rejoindre son lit.

 

Premier rêve, rêve destin : l’or et la chair

Alghier errait dans Paris. Au bout d’une rue il aperçut les maisons d’une place qu’il ne connaissait pas, bâties selon une architecture gothique anglaise. Des sortes d’arcades soutenaient les immeubles, le tout ressemblait au parlement de Londres, agrémenté d’arrondis à la manière de Gaudi à Barcelone, tels qu’on en voyait dans la principauté. Il arriva sur la place, on l’informa que c’était la place de « Norchair », une enclave hispano-britannique dans la capitale.

À son réveil, se répéta plusieurs fois “Norchair”. Il savait bien qu’il donnait son or pour de la chair.


 

Le distrisexe

Tout de même, ces créatures coûtaient cher. Alghier s’approcha prudemment du distributeur automatique de billets. Ses frasques mettant à mal ses finances, un suspense éprouvant s’installait au moment de demander des espèces à ces capricieuses machines. Le progrès a du bon malgré tout, on échappe à l’œil suspicieux de l’employé qui autrefois regardait d’inquiétants relevés quand on voulait retirer de l’argent et réprimait à peine un hoquet d’horreur, en voyant l’étendue du découvert de l’impudent venu quémander quatre sous ; béni soit le machinisme, dépourvu d’âme et de jugement !

Ce distribanque, était un peu inhabituel. Un message s’afficha : “Tapez votre code confidentiel et introduisez votre sexe.” Une très belle bouche de femme, maquillée à la mode mille neuf cent, c’est-à-dire avec un rouge ne dessinant que la partie la plus centrale pour la lèvre inférieure, était incluse dans l’appareil, à l’endroit où d’ordinaire on glisse une carte bancaire. Elle était à peine entrouverte, laissant espérer derrière cette fente de petite espérance des voluptés inouïes. Alghier quelque peu ému finit par se rappeler son code d’accès mais au moment où il s’apprêtait à obtempérer, les lèvres se fermèrent complètement, un panneau lumineux clignota en affichant : “découvert, découvert !” et une alarme se mit à hululer. Déjà, des spectateurs se bousculaient, le nez collé contre la vitre du local où se situait l’appareil, pour voir Alghier mort de honte face au distrisexe hurlant. La maréchaussée débarqua et un gendarme plus vrai que nature déclara d’un ton non moins gendarmesque :

« Alors mon gaillard on se permet de tirer alors qu’on est à découvert ? »

Il se retrouva dans un panier à salade et fut conduit manu militari devant un distripéché nouvellement installé pour pallier au manque de vocations. Grâce à Dieu on n’arrête pas le progrès : un écran tactile proposait une liste de sept péchés capitaux : la luxure, les jeux de hasard, la plaidoirie, la création romanesque, l’alcool ou les drogues, le goût du sang et le fin du fin, le fanatisme religieux, le tout suivi de l’instruction : “Faites votre choix, indiquez le niveau atteint puis tapez sur la touche validez. N’oubliez pas le ticket de pénitence, calculée au plus juste.” Comme Alghier restait dans l’expectative, un clerc apparut sur l’écran vidéo du confessionnal, un peu masqué par une grille en croisillons. Surprise, c’était son banquier revêtu de vêtements sacerdotaux, dans le rôle de son confesseur, qui s’exclama :

« Alors mon fils, on tire impudemment sur du découvert ? Et pour aller aux putes !

— Oui, je m’en vais tirer de nobles garces.

— Culpabilisez-vous au moins copieusement ?

— Pieusement je ne sais pas ; à vrai dire, je culpabilise de ne pas culpabiliser.

— Vous rendez-vous compte du rapport entre votre découvert bancaire qui est un trou et la relation anale ?

— S’il y a vraiment un rapport que doit-il en être du trou de la Sécu alors ?

— Ne vous gaussez pas, un jour les clercs des grandes religions laïques, qui ont aussi leurs Pharisiens plus sévères et pudibonds que les nôtres, décideront de punir les clients dans votre genre. En guise de pénitence, vous me mettrez vos comptes à jour. Depuis le temps que vous négligez vos affaires, cela va faire une sacrée pénitence ! »

 

Alghier se réveilla en sursaut. Sur le mur trônait, parmi les divins portraits, la photo d’une affiche publicitaire représentant une bouche qui devait être celle d’une danseuse orientale, car la peau du visage était blanchie et le dessin du rouge à lèvres diminuait la lèvre inférieure. Sur l’affiche était écrit en grand le mot “DESIR”.

 

 

Réfugié dans sa tanière, Alghier appela Leda au téléphone quelques jours après, pour arrêter un nouveau rendez-vous. Il s’était donné comme limite de ne pas offrir pour un après-midi plus que ce qu’il lui consacrait habituellement pour faire deux fois l’amour avec elle. La créature fit aimablement remarquer que sa valeur était bien plus élevée, mais c’était déjà pour lui un effort important et cela seul en réalité importait. “I like men pay for me !”répétait-elle, comme une rengaine. Elle essaya de jouer sur le temps et non sur l’argent, car tous les paramètres permettaient d’étalonner le prix qu’elle voulait conférer à sa petite personne et elle voulut réduire la durée à deux heures au lieu de trois. Alghier pesta qu’il ne ferait pas tant de kilomètres pour si peu et promit que de toute façon, c’est seulement au cours de la troisième heure qu’elle aurait l’honneur et l’avantage de recevoir une fessée. L’effrontée éclata de rire et insista :

« Two hours ! »

On se mit d’accord au bout du compte, sur l’horaire on resta dans le vague, de toute façon il pensait bien qu’elle ne le quitterait pas au beau milieu de leurs étreintes.

 

Leda arriva à l’hôtel Aurus à l’heure convenue. Au moins à Xland  elles ne posent pas de lapins et même elles sont ponctuelles. La porte de la chambre à peine refermée, Alghier troussa sa robe pour descendre sa petite culotte. Mais pour la première fois, quand il s’approcha de son sexe, elle se déroba. Il se posa ailleurs, puis essaya à nouveau et elle le laissa faire. Il retourna l’insoumise face au mur et abattit sa main sur les jolies fesses avec vigueur :

« I don’t like when it’s so strong ! »protesta Leda.

On s’installa sur le lit et il lui fit l’amour en la gardant sur lui, il savait qu’elle appréciait cette position, favorable “to call my orgasm” comme elle disait. Elle se déroba une deuxième fois dans l’après-midi, n’ayant pas envie de céder au moment exact où l’homme l’approcha. Elle finit par accepter, mais elle n’avait pas très envie et il ne parvint pas à jouir d’elle. Quand il la quitta elle répéta, toujours sur le ton d’une petite fille désobéissante qui a obtenu la satisfaction d’un caprice :

« I like men pay for me ! »

 

Alghier ramena la belle à l’Anubis. Dans le parking de l’établissement, il attendit sans conviction qu’elle lui demande de repasser dans la soirée, mais son « amie » ne proposa rien et lui non plus, alors qu’il disposait d’une chambre d’hôtel dans la principauté.


 

African kiss

De l’autre côté de la porte, des hommes voyeurs affalés sur le comptoir ou nonchalamment appuyés contre une paroi, attendent dans l’Artémis, un autre établissement de la principauté. Puis débarquent des groupes bruyants de ces touristes de tous pays, qui se donnent des airs d’importance et se forcent à rire. Les demoiselles les abordent. On parle, on boit, on choisit des disques au juke-box et on glisse des pièces dans les fentes des machines à sous.

Une jeune femme de couleur s’agite beaucoup, esquissant des pas de danse, allant des uns aux autres, les enlaçant parfois. Une courte jupe et un haut immaculés sculptent comme dans un négatif photographique ses formes dans la pénombre. Accoudé au bar, je cherche une créature de rêve. La jeune noire finit par se poster juste devant moi pour commander une boisson, les mains posées sur un tabouret et ses fesses rebondies prenant des poses très suggestives sous ses yeux. Mais je ne saurais dire si tout cela est calculé, ou si son anatomie est en quelque sorte naturellement provocante. Après avoir bu, elle tourne en rond encore un peu et enfin elle vient vers moi.

Un petit nez un peu épaté, des lèvres agréablement charnues et des cheveux lissés conjuguent harmonieusement les caractéristiques de la beauté noire et les canons de séduction de la race blanche. Un rouge à lèvres rose adoucit son sourire, ses pommettes saillantes et ses yeux de biche un peu bridés lui confèrent tous les charmes d’une chimère afro asiatique. Des médailles brillent autour de son cou mais dans la lumière tamisée on ne distingue pas leurs sujets. Elle présente la plus grande comme étant celle de la vierge. Pour l’autre, elle précise :

« El divino ninoJésus.

— Il y a toute la santa famiglia !

— Tu n’es pas catholico ?

— Je ne sais pas très bien. Une sainte Vierge ici, c’est étrange ! »

La tenue de la belle met en valeur un corps apparemment superbe. Le superbe corps en question s’approche tout près de l’homme pour une invitation à faire l’amour. Je me limite à une question :

« May I kiss you ? »

La nymphette noire nommée Hyppolité, qui n’affiche pas tout à fait vingt ans, assure en se collant contre moi :

« Yes you can ! »

 

La porte de la chambre à peine close, elle veut se déshabiller sans autre formalité, mais pas question de gâcher cet instant magique, il faut l’interrompre pour l’admirer en la caressant, puis l’entraîner sur le lit toujours vêtue, pour flirter un peu.

« Cool ! » déclare la demoiselle, passé le moment de surprise.

Je me déshabille et Hyppolité se retrouve quant à elle progressivement dénudée sur le lit, avec mon aide attentionnée. Elle se laisse embrasser sans accorder franchement de vrais baisers et explique que les Français ont une façon un peu envahissante de pratiquer la chose. Alors je lui décoche un bécot en commentant :

« This is african kiss ! » et annonçant : « I give you a French kiss ! », je fais semblant de l’embrasser vraiment.

Hyppolité fait semblant de refuser ce qui donne une sorte de baiser mi-africain, mi-français. Elle s’inquiète de l’effet qu’elle peut faire :

« Do you like my body ? »

Je la gratifie d’un “yes !” sincèrement admiratif. La réputation des noires d’avoir des fesses agréablement chantournées est avec elle, superbement justifiée. Je la caresse jusqu’entre les cuisses. Les baisers deviennent un peu plus aventureux. Mais elle gigote sans cesse et elle perturbe le déroulement des opérations pour brancher un ventilateur tout proche. Cherchant sa place dans le lit, elle se tourne d’un côté, puis de l’autre, toute à son organisation, tandis que l’homme, stoïque et couvert de son préservatif, patiente jusqu’à se retrouver en plein fiasco. La demoiselle commente en montrant le verre posé sur la table de nuit :

« You can’t because you drink too much ! »

La boisson est un prétexte fort aimable que trouvent ces dames pour éviter aux messieurs de perdre la face. Hyppolité tortille le cou un moment car elle veut contempler dans le miroir du plafond, le beau spectacle en noir et blanc de nos deux corps enlacés. Mais moi qui m’étais pris pour un conquérant du sexe depuis que j’avais pour la première fois mis les pieds dans Xland, je me retrouve en berne devant cette créature de rêve.

 

En redescendant de la chambre, Hyppolité m’accorde sa compagnie un long moment, collée contre moi, ses fesses rebondies lovées contre mon ventre. Silencieux et presque immobiles, nous échangeons quelques gestes tendres par épisodes. Le désir renait dans la douceur d’une nuit de fin d’été, le temps s’écoule très lentement. Puis la belle s’en va pour rejoindre un jeune homme qui vient d’entrer.


 

Deuxième guide : l’homme à tête de rapace

Devant l’hôtel Aurus, un orchestre jouait de la musique techno. Tous les membres étaient vêtus de noir. Entre deux guitaristes, une jeune violoniste secouait sa tête blonde sur le rythme mécanique et le son du violon électrique sublimait cette musique hypnotique et féroce. Deux jeunes gens beuglaient dans un haut-parleur, genre démon à qui on a marché sur le pied. Ils chantaient pourtant, une romance :

 

“Et moi j’ai le cœur aussi gros
Qu’un cul de dame damascène
O mon amour je t’aimais trop
Et maintenant j’ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau

Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans ton cœur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j’oublie ?”[5]

 

Alghier s’arrêta un instant pour écouter les paroles, quand un passant l’aborda. C’était probablement le deuxième guide, un homme à l’air bizarre, avec un regard de rapace sur un nez crochu.

« Alors, comment ça s’est passé ? demanda l’individu.

— Disons que ça s’est passé. Quelle est cette chanson que j’entends ?

— “Les sept épées”, une chanson de mal aimé.

— Evidemment. Mais je suppose que vous avez aussi un message à me délivrer ?

— Voici mon message : “Le miroir des destins, le grand bestiaire et la noblesse des bêtes. Je suis découpé dans la corne ou poli dans l’ivoire”.

— Que voulez-vous dire ?

— Parfois, il ne faut pas chercher la signification des mots, mais le sens de leurs associations. Pour mieux comprendre, à l’occasion allez donc faire un tour au Psyché, un établissement situé près de la frontière, à vrai dire sur la frontière exactement. Vous y trouverez un homme placé sur la mosaïque d’une hie, près d’une mariée mise à nu par ses célibataires, même*.

— Mais à quel endroit exactement ?

— Cherchez un rayon vert, une marquise et un navire en béton sur pilotis.

Là-dessus, l’homme s’en alla, laissant Alghier à sa nouvelle énigme.


 

La première fois

Après ma mésaventure avec Hyppolité, je suis resté quelque temps sans passer la frontière. Quand j’ai ouvert à nouveau les portes ornées de l’œil d’Horus, c’était dans l’intention de retrouver Leda, ses yeux vert de gris et son sourire, ses orgasmes si sincères et plus précisément son petit cul. La nuit est déjà avancée, les hommes et les femmes se serrent plus étroitement les uns contre les autres et derrière la porte du couloir qui s’ouvre et se ferme sans arrêt, on ressent une activité fébrile de fornication. On parle haut et fort tout en buvant et en fumant. Ma belle n’est pas dans la salle. Je me m’approche du pilier situé face à l’entrée des chambres. La porte du couloir des chambres s’ouvre pour laisser passer une demoiselle et j’entrevois dans le couloir Leda qui va ranger son vanity. Je m’installe dos au mur, juste à côté de la porte et quand elle sort, sans bouger de place, Je lève mon bras comme une barrière, lui faisant ainsi la surprise de ma venue jusqu’à la dernière seconde.

On se fait la fête, avec une joie non dissimulée. Leda me confie que « je ne suis plus le seul » et remonte un peu sa courte robe pour montrer un bleu en s’exclamant avec un grand sourire :
« Another man spanks me ! »

Un homme lui a donné une claque sur la fesse dans un moment de trop grande excitation. Comme elle montré plus de satisfaction que de réprobation, l’homme s’est exclamé : “But, you like this ?” et Leda laisse entendre qu’elle n’a pas vraiment démenti, me rendant ainsi la monnaie bien comptée de mes infidélités. Je m’engage à recouvrir de mes bleus tous ceux de la concurrence.

Enfin réfugiés dans le silence de la petite chambre du premier soir, celle avec un miroir le long du lit, je caresse tendrement Leda. Quand elle se retourne sur le ventre, j’insère un doigt entre ses fesses. Nous savons exactement tous deux ce que nous voulons, sans qu’il soit nécessaire de le dire. Elle sort un godemiché de son vanity et fait comprendre que ce sera l’objet d’abord, l’homme ensuite et me confie l’instrument, après l’avoir recouvert d’un préservatif et d’une pommade. J’enfonce doucement le sex-toy entre les fesses de la demoiselle. C’est moi ensuite qu’elle recouvre, avant de m’enduire également d’une pommade. Alors elle se retourne à nouveau sur le ventre et attend, ses jolies fesses d’Hentaï en offrande. Je commence à l’enculer très doucement et je lui fais l’amour ainsi en me concentrant tout le long, retenant l’envie d’une pénétration brutale jusqu’au moment nécessaire, en gérant cette force contenue qui alimente le plaisir parce qu’elle est contenue. Je lui demande de répéter en français et avec des mots crus qu’elle aime être ainsi aimée. Quand je me sens assez loin en elle, je m’autorise à la pénétrer plus profondément d’un seul coup et j’en jouis soudainement.

« It was the first time ! You are the first ! I don’t forget this day! s’écrie la belle ».

Elle confie avoir essayé souvent, mais en vain, étant étroite et sensible. Rien ne sert d’être monté comme un étalon de film porno, il faut s’y prendre à point. Mais elle fait remarquer juste après :
« Now I’m hot, and you are finished ! »

Tout à mon ouvrage, je n’ai pas caressé le sexe de la demoiselle en même temps. Je promets de faire mieux la prochaine fois et puis cette frustration peut être prometteuse pour le reste de la nuit. Au moment de se séparer, la donzelle doit rappeler qu’il serait bien poli de la payer:

« You forget the most important for me ! »

 

 

Leda et Alghier se retrouvèrent dans le parking du club.

« You are a sadic ! » s’exclama-t-elle, mais ce n’était pas un reproche.

Après avoir roulé un moment, ils trouvèrent un coin tranquille pour s’ébattre dans la voiture. Leda dirigea les opérations :

« Spank me ! » ordonna-t-elle au bout d’un moment.

Puis elle s’agenouilla sur l’homme, mais elle ne voulut pas qu’il la sodomise à nouveau, car elle n’avait pas de pommade pour adoucir le rapport. Elle lui fit l’amour dans cette pose, jusqu’à le gratifier d’un de ses orgasmes si longs et si peu discrets et chuchota à la fin :

« I want to be your slave », ouvrant toute grande la porte de tous les fantasmes.

 



Extase précoce

Tel un pénitent, quinze jours après Alghier reprit à nouveau la route vers la terre des femmes. Se pliant désormais à la règle sévère d’un rite quasi monastique, il quittait son univers familier, celui d’un monde du travail et du convenu, pour s’en aller vivre une sorte d’intrigue romanesque. À l’instar des héros d’un film qui entrent réellement dans le film, en ouvrant la porte à l’œil d'Horus un invisible écran se déchirait soudain et il passait dans un autre monde, le monde de la nuit où errent les âmes à la recherche de la lumière. Parvenu de l’autre côté du miroir, il était dans les clichés du roman noir : un bar, de l’alcool et de la musique, des demoiselles plus ou moins dévêtues, des hommes inconnus. Il était le détective de l’histoire, sauf qu’il s’imaginait enquêter non sur un crime, mais sur le mythe des Marilyn. Il vivait quelques heures dans un univers étranger à sa vie ordinaire, loin de chez lui, avec des personnages qu’il ne voyait que par épisodes et dont il se demandait parfois dans les jours qui suivaient, alors qu’il tentait de reprendre pied dans la réalité, s’ils existaient vraiment.

 

 

Quand j’ouvre la sublime porte, je me trouve nez à nez avec Lul qui me gratifie du sourire d’une maîtresse qui contemple ses terres et compte ses serviteurs. Je fais courageusement semblant de ne pas la voir, cherchant mon amie à sa place habituelle. Dans l’entrée, la cohorte de gardiennes du temple est bien alignée, mais sans ma conquête. Tout d’un coup, une chaussure frotte ma jambe. Leda, assise derrière moi, me scrute avec deux doigts de reproches dans ses yeux inquisiteurs. Je me penche pour la bise rituelle. Juste derrière le pilier contre lequel Leda s’appuie, un bijou scintille dans le nombril du ventre mince de la reine de Saba venue s’installer là.

J’ai conquis Leda qui était peut-être un peu moins jolie que les belles auxquelles j’avais rêvé dans ma vie passée, mais elle ne manque pas de charme et elle me désire avec une intensité extrême, pimentée d’un peu de soumission perverse. La première facture que me présente cette histoire spécifie l’interdiction implicite de partir avec une autre fille sous ses yeux. Je prends conscience de tout cela en quelques secondes et j’aborde mon amie avec un peu de retenue, alors qu’elle chuchote, en  me faisant un collier de ses bras :

« I’m very glad see you again !.Do you want to come with me in discothèque this night ? »

Dans l’intimité de la chambre,  mon intention est de reprendre les rites accoutumés, avec une première partition plutôt tendre, réservant les fantasmes plus torrides pour le bout de la nuit. C’est ainsi que les choses s’accomplissent, jusqu’à ce que Leda s’agenouille sur moi dans sa position favorite. Elle est très excitée et je sens tout à coup que je vais en jouir, mais bien trop tôt.

« Nooo, wait me please ! » supplie ma partenaire.

Mais je ne peux rien faire, si ce n’est annoncer piteusement que je suis vraiment très sorry de cette très précoce éjaculation. Qui plus est, s’il arrive qu’on puisse poursuivre un moment un rapport, je me retrouve dans la situation où l’on est comme castré. Leda insiste pourtant, prolongeant l’étreinte autant que faire se peut, alors même que cela devient douloureux pour moi. On essaye d’en plaisanter, elle se prétendant très en colère et moi ravi de la voir furieuse, mais il faut bien quitter mademoiselle sur ce fiasco

 

 

 Le syndrome de Pierline

Plus tard dans la nuit, la jeune femme rejoignit Alghier dans sa voiture. Ils débarquèrent dans une discothèque, occupée seulement par quelques couples et des hommes solitaires. Revenant sur l’échec de la soirée, il justifia l’événement par l’excitation très communicative de son amie. Leda estimait qu’il en aurait été ainsi avec n’importe quelle autre fille après deux semaines de diète, alors que cela ne lui était jamais arrivé dans des circonstances semblables. Comme le font les couples ordinaires, ils se renvoyaient les responsabilités.

« Why do you like me ? »demanda tout à coup Alghier, retournant ainsi la question que Leda avait souvent posée.

Sans doute aimait-elle son goût du pouvoir, mais surtout avoua-t-elle, ses caresses à la fois douces et fermes la mettaient dans tous ses états. Pourtant, toutes techniques égales par ailleurs comme le dirait un technocrate du sexe, d’autres partenaires comme Lul, n’avaient point été si émues dans ses bras. L’habileté ne suffit point, il faut aussi correspondre à un référent de beauté inscrit dans l’inconscient de chaque partenaire. Il voulut savoir si elle pensait que la dépendance sexuelle est pire que celle d’une drogue. Elle répondit que oui et c’était un cri du cœur. Après une hésitation, elle demanda :

« Are you in a sexual dependence of me ? »

Il ne savait pas au juste, mais avoua craindre que ce soit le cas et il était presque sincère, mais elle ne le crut guère.

« Do you remember you want to be my slave ? » rappela soudainement. Alghier.

Leda se réfugia contre lui en souriant, accorda un baiser long et profond, puis se reprit et s’excusa :

« If I said this, I would be very, very hot ! »

Il était le deuxième homme qui l’avait fessée. Cela avait commencé un an auparavant avec un individu qui voulait l’inviter dans un cinéma pornographique, pour la proposer au hasard à quelqu’un. Mais finalement le scénario ne put se réaliser, car elle eut un différend avec l’intéressé :

« We faugtht because he wanted to fuck my ass and me no ! » avoua-t-elle, le suppliant de ne pas me moquer.

La demoiselle ne pouvait tout de même pas prétendre être « une esclave » et refuser d’être sodomisée. Il éclata quand même de rire et s’inquiéta de savoir pourquoi elle avait refusé à cet homme toute tentative, puisqu’il aimait la dominer aussi.

« It was different with this man, I didn’t like him, and I love you ! »

La musique était forte, il lui demanda de répéter :

« It is different with you, I like you. ».

Etait-ce une illusion de sa part ou un lapsus de la sienne ? Il avait bien cru entendre les mots “I love you”.

 

Vers cinq heures du matin ils trouvèrent une chambre dans un établissement plus cossu et surtout mieux insonorisé que l’hôtel Aurus, le Bunker palace hôtel. Alghier avait à nouveau très envie de son amie, qui pour sa part fantasmait d’être quasiment violée sur une table à peine entrée dans la chambre. Après la douche, il l’embrassa de la tête au pied et termina en croquant son joli cul, puis elle le prit dans sa bouche tout en restant recroquevillée, tandis qu’il la caressait entre les cuisses et les fesses au plus profond d’elle. Elle était très chaude et douce, émouvante comme un petit animal pelotonné en boule sous les caresses. Il la plaça ensuite à genoux, les mains symboliquement attachées avec sa chemise pour la fesser un peu. Enfin, elle s’allongea sur le ventre et il commença à la pénétrer entre ses fesses, mais elle avait mal. Elle se retourna sur le dos et il l’encula à nouveau mais dans une position plus tendre. Elle se laissa alors pénétrer entièrement et sentant qu’il pouvait en jouir, elle supplia à nouveau :

« Please, wait me… »

Alghier ressentit un léger orgasme mais sans éjaculer. Leda s’installa sur lui et enfin, pour la première fois de cette nuit, jouit de l’homme. Puis elle le lécha partout et le fit jouir dans sa bouche.

 

L’oiselle de nuit se réveilla tard dans la matinée. Ils avaient envisagé de rester ensemble l’après-midi à venir et la nuit suivante, mais ce fut à nouveau un non-dit complice de renoncement. On se salua dans la rue sur le trottoir :

« You are a bad boy ! s’exclama Leda.

— Why ?

— Because with you, I can’t sleep ! »

Sur ces mots, ils se quittèrent. Il ne savait pas pourquoi, mais cela lui fit un pincement au cœur.

 

 

Alghier était arrivé dans Xland le corps esseulé. Leda se consumait « du feu de Dieu », comme on disait autrefois des enfants qui ont un peu trop de vitalité. Vampire assoiffé, il s’était nourri de cette vitalité qu’elle avait désiré lui consacrer. Ainsi va la vie, on prend ou on donne le feu de Dieu. Ceux qui ne peuvent rien échanger passent sur la scène d’un théâtre d’ombres, seulement préoccupés de survivre.

Leda avait donné à Alghier ce qu’il cherchait à ce moment de sa vie et pour sa part, il lui avait fait l’amour exactement comme elle l’attendait depuis longtemps. Cette rencontre entre une offre et une demande, trop belle pour être le fruit du hasard, lui rappelait une histoire qu’il avait vécue bien des années auparavant. Au fond d’un bus qui roulait vers un aéroport, une jeune femme ne montrait qu’un bout de nez qui dépassait d’une cascade de cheveux blonds. Arrivé dans le hall des départs, la jouvencelle l’aborda pour demander, l’air réellement interrogatif, s’il savait où se trouvait la passerelle d’embarquement de sa destination. Instantanément, le loup des dessins animés de Tex Avery se réveilla en lui, poussa un long hurlement intérieur et proposa à la jolie minette de l’accompagner, puisqu’il se rendait au même endroit. Tenant la proie en laisse avec un lacis de phrases, il l’immobilisa à ses côtés pendant les formalités d’embarquement et ne relâcha les mâchoires du piège que lorsqu’elle fut enfin réduite à l’état d’une captive, certes probablement consentante, mais bel et bien coincée entre un hublot et lui.

Quelques jours après, la jeune femme qui se nommait Pierline, coiffée, maquillée, parfumée, élégamment emballée et prête à consommer, dînait avec Alghier dans un restaurant. Tex, le loup d’Avery, se pourléchait déjà les babines de gourmandise. C’est alors qu’elle prit son air le plus innocent entre la poire et le fromage, pour annoncer qu’elle attendait un enfant. Le loup rengaina ses crocs, écarquilla des grands yeux qui sortirent un peu de leurs orbites et déglutit exactement comme dans les cartoons.

Pierline et Alghier n’avaient pas grand-chose en commun. Mais après un divorce, il était orphelin de famille depuis peu et la petite dame était orphelin d’un père pour son enfant, au moins le temps de le porter. Et sans s’en rendre vraiment compte, au prétexte de se séduire on fit affaire. Il accepta d’être, des mois durant, le chaste chaperon d’une future maman. Ils dormaient dans le même lit, elle se réfugiait dos contre lui et il posait sa main sur son ventre rond. Elle reprit d’elle-même sa liberté au moment de l’accouchement et c’est seulement l’année suivante qu’on se retrouva pendant les vacances et commença alors la belle aventure d’un été, dans le genre “friendly and good sex”. Le « syndrome de Pierline », première phase de la parade nuptiale humaine, accorde exactement les âmes esseulées.

Deuxième entretien avec Thot Majuscule :
c’est quoi au juste la beauté ?

Les arcades entourent la cour pavée ornée d’une fontaine sous la ramure des grands arbres. Thot et Alghier dînaient dans le déambulatoire du cloître Saint Louis, en Avignon.

« Nous sommes dans un monument bâti au seizième siècle, qui a servi d’hospice avant qu’on ne le transforme en réfectoire exposa Alghier. Moi qui suis un mécréant, je vous fais remarquer que je n’hésite pas à affronter le risque d’une crise de spiritualité soudaine ! Cette citée est une belle endormie, ornée d’un château papal sans papes, d’églises closes et de livrées cardinales sans cardinaux.

— Où en êtes-vous de vos aventures dans cette étrange principauté située hors du temps ?

— J’ai connu un fiasco avec une amazone noire, pourtant d’une beauté « sculpturale ». Mais il faut dire que la demoiselle s’est mise à gérer ses petites affaires au moment critique comme si je n’étais pas là. C’est à croire qu’elle voulait, consciemment ou non, que les choses se terminent comme elles se sont terminées.

— C’est une « castreuse subtile ». Le plus souvent, l’impuissance est un jeu qui se pratique à deux. Et pour le reste ?

— Leda, maîtresse des signes, m’a fait comprendre que si elle « aimait que les hommes payent pour elle », ce n’était pas pour s’enrichir, mais, comment dire ? pour le seul plaisir qu’ils payent pour elle. Avec Anne, j’ai découvert que d’un seul regard je pouvais, là-bas, commander à une déesse de marcher sur un nuage. Je fais dans le mythique, c’est très tendance en ce moment, la moindre vedette de cinéma ou une quelconque personne qui pousse la chansonnette, sont de nos jours qualifiées de « mythiques ». Et ces jeunes femmes que je rencontre de l’autre côté de la frontière sont belles comme des déesses !

— En fait, vous vous laissez berner par l’imposture de leur beauté. Voyez-vous, quand un homme et une femme se rencontrent, pour savoir s’ils se plaisent, ils lisent et ils écrivent un système de signe qu’on appelle la beauté, qui signifie au premier abord le mélange complexe d’un héritage supposé sélectif.

— C’est du moins ce que semble présumer le sens commun. Mais nous voilà reparti dans une de vos grandes théories ?

— La beauté mérite bien un discours et le décor où nous nous trouvons s’y prête, me semble-t-il. En fait, la beauté des corps est un système de signes concis, dont la lecture est immédiate, car on prétend savoir qu’un être est beau sans cette déambulation intellectuelle qui consiste à mesurer longuement des choix possibles, à partir de critères supposés objectifs. Ce langage est confus, c’est un message brut qui interpelle d’abord l’émotion, dans l’étonnement d’une rencontre avec l’étrangeté de l’autre. Enfin ce système est constitué de plusieurs ensembles de signes gigognes qui s’emboîtent les uns dans les autres et dont les lectures successives constituent les étapes du rapprochement des corps. Le premier est celui des leurres.

— Des leurres ? la meilleure stratégie amoureuse est-elle celle du chasseur, ou celle du pêcheur ?

— Peut-être celle du pêcheur, car vous verrez qu’il faut appâter. Ces leurres sont pour les hommes leurs uniformes, je veux dire leurs vêtements et l’usage qu’ils font, selon leurs goûts personnels, des variations possibles à l’intérieur des ordres d’uniformes. Ce sont aussi leurs voitures, leurs meubles et le décorum de leurs résidences, tout ce qui représentait autrefois l’étendue de leur patrimoine et rend compte aujourd’hui de leur pouvoir de consommation. En fait, les leurres des hommes mesurent les apparences de leur intégration dans la société et dans le milieu social particulier à l’intérieur duquel ils évoluent.

— Et pour ces dames ?

Les artifices des femmes sont les vêtements et leurs modes, les bijoux, les parfums, les maquillages et les coiffures.

— En d’autres termes l’appareillage d’une beauté purement ornementale. Une féministe vous reprocherait certainement de la réduire à l’état de « femme objet ! »

— C’est très exactement le cas, un objet subit un pouvoir sans discuter. La lecture des leurres s’opère à distance car leur fonction est précisément d’attirer l’attention, sur ce que l’être prétend paraître. Le système de signes suivant qui se lit de plus près est celui des appâts, plus précisément des appâts sexuels. Pour les femmes, les ourlures de leurs lèvres, les galbes de leur poitrine et les infléchissements de leur chute de rein.

— Les appâts du sexe en creux des femmes sont donc formés par tout ce qui, dans leur corps, est en courbure ? Perfide subtilité dialectique ! Et qu’en est-il pour le mâle ordinaire ?

— Les appâts sexuels des hommes sont les apparences viriles de leur force physique : leur taille, leur stature, leur musculature, leur système pileux.

— Tout ce qui rappelle la bête en l’homme ! La virilité n’est jamais, à y bien regarder, qu’une version civilisée de l’animalité.

— La fonction de ce langage du sex-appeal n’est peut-être pas exactement comme on pourrait le croire, de faire naître le désir, mais plutôt de parler à l’imaginaire du désir. Les appâts comme les leurres, changent selon les époques.

— C’est donc pour cela que la minceur, signe d’une bonne adaptation à une société de consommation, a remplacé les hanches opulentes et les bedaines avantageuses des civilisations patrimoniales ?

— Oui, mais il est important de constater que cette adaptation entre en contradiction avec la nécessité pour ces dames d’offrir des appâts aux rondeurs appétissantes, désormais plus ou moins limitées aux lèvres, auxquelles on demande en compensation, d’être de plus en plus charnues.

— Le mannequin est donc devenue l’icône sexuelle contemporaine, bien que ces créatures aux visages d’ange, ont des cuisses maintenant si amaigries qu’elles en deviennent pathétiques.

— Enfin est la beauté elle-même, celle du visage et du regard, celle de la parole et des gestes, je vous en dirai un jour le sens.

— Ainsi se présentent la belle et la bête !

— Les appâts et les leurres sont en fait les cupidèmes du langage de la séduction. Ce qu’on appelle ordinairement la beauté, dont nous parlerons une prochaine fois, est donc le troisième et le dernier des systèmes de signes extérieurs, des sexèmes, qui forment les embellies du paraître. Il existerait au-delà de ces apparences, une « beauté intérieure », dont les trois ensembles de signes précédents seraient censés être le reflet. Cette harmonie intérieure est réputée capable de métamorphoser une séduction éphémère en un sentiment durable. Mais si l’on admet que l’estime amoureuse est indispensable à la cristallisation de ce qu’on appelle traditionnellement « un grand amour », elle est en tout cas inutile pour un rapport sexuel, pour lequel seule la séduction est suffisante et peut-être nécessaire. En effet, entre la lecture des signes de la beauté et la confirmation éventuelle d’une réelle beauté intérieure, se situe en principe un petit événement qu’on appelle un rapport sexuel.

— Et si je comprends bien, tout ce qui est présumé dans les premiers décodages, se mesure et se vérifie dans son accomplissement ?

— Et seulement dans cet accomplissement. »


 

LE DIT DE LORAINE


 

Meurtre dans un jardin français

L’histoire se déroule au temps des guerres en dentelle. Quelque part sur les marches de l’Est, une armée du roi est au repos, en raison d’une trêve conclue pour sept jours. On installe l’état-major dans un château abandonné entouré d’un jardin à la française, proche du champ de bataille au-delà de la frontière. On s’ennuie, le marquis Pierre de Cheminvert qui commande aux armées demande alors à un peintre l’exécution d’un tableau représentant les hommes à la bataille. Il demande à Charles, écrivain public, de rendre compte de l’événement.

Il est convenu que le portrait devra représenter tous les bataillons s’en allant au combat, avec quelques centaines de soldats seulement. La toile devra être suffisamment grande pour représenter une armée complète en action, mais à une échelle réduite : d’abord les premières lignes, avec des fantassins à genoux ou debout en train de tirer au fusil. Puis un deuxième groupe montant au front en bon ordre comme à la parade, arme à l’épaule et au son des tambours. Ensuite l’état-major au grand complet à cheval, suivi d’une arrière garde. L’artillerie serait représentée par quelques canons tonnant dans le lointain.

On réquisitionne des soldats qui camperont dans le parc du château, pour être les modèles. Les poses seront mises en scène dans les jardins qui sont en façade, sur les pelouses. Au pied du grand escalier le peintre placera sa toile blanche et devant lui, l’armée posera, en ordre de bataille, mais immobile.

Le soir venu, des compagnes des officiers réfugiées dans la ville voisine pendant les combats, rejoignent l’état-major installé au château.

 

 

Première journée

La troupe s’installe au grand soleil. Les hommes prennent position sur la pelouse. Ils sont vêtus d’uniformes neufs et on assiste à une revue de la troupe en détail par les officiers, pour vérifier leur bonne tenue. Puis l’armée française pose dans ses habits blancs, dans une charge immobile, mimant l’assaut.

La première séance débute. D’abord seul face à la grande toile blanche, le peintre commence à esquisser en son centre, un cheval. Puis il prend un peu de recul. Devant trois grandes toiles posées les unes à côté des autres comme pour former une longue fresque, le peintre et ses aides, tous vêtus de noir, commencent à s’agiter et à travailler. L’artiste prend à nouveau du recul, pour mieux voir les lignes du cheval qui se précisent. Son regard monte, dépasse le haut de la toile blanche et découvre sur l’herbe verte et sous le bleu du ciel une armée immobile et immaculée dans ses uniformes. Le Marquis, tout en noir, est seul assis sur l’escalier devant le château, observant la scène. En face, de l’autre côté des soldats, les femmes se sont installées dans un kiosque, revêtues de leurs robes chamarrées. Elles composent un bouquet coloré, mouvant et bruyant.

Les soldats se contraignent à rester figés et silencieux et les cavaliers tiennent à peu près immobiles leurs montures, malgré la chaleur qui commence à monter dans la matinée. Dans le kiosque, le calme finit par s’installer et on regarde le spectacle. On entend que le bruit des étoffes et des drapeaux fleurdelisés dans le vent, quelques coups de sabots donnés sur le sol par les chevaux, des cliquetis d’armes.

Le soir venu, on discute de la fatigue de cette première séance et des difficultés à rester immobiles plusieurs heures sous le soleil. Des officiers protestent contre cette mise en scène qui conduit des soldats à charger pour une guerre d’opérette. Des jeunes femmes manifestent alors le désir de participer aux séances de pose :

« Nous serons des soldats du roi. Placées aux extrémités des lignes, près du peintre, nous serons à peine mêlées aux hommes du rang et bien situées pour que nos visages se reconnaissent aux premiers plans. »

 

Deuxième journée

L’armée pose. Aux premiers plans, à l’extrémité des lignes, les jeunes femmes déguisées en soldat se sont postées. Le kiosque est vide, il ne reste en spectateur que le Marquis sur l’escalier du château. Les peintres s’activent à nouveau. Les fonds de toile ont été réalisés et les croquis s’achèvent. Le soir venu, le marquis demande plus d’étendards dans l’armée qui pose.

 

Troisième journée

L’écrivain se place face à l’armée ; elle se présente comme la proue d’un navire, le château étant formé par l’état-major sur les chevaux, avec les étendards blancs aux fleurs de Lys en guise de voile, plus nombreux que la veille, plus mouvementés parce que le vent souffle plus fort. Tout est parfaitement ordonnancé et immaculé, sauf quand on s’approche, les cheveux des hommes dépassent des chapeaux, leurs figures, rougies et burinées, plus ou moins bien rasées, portent parfois barbe ou moustache. Seul l’état-major, composé d’aristocrates, affiche des visages glabres et des perruques poudrées de blanc.

Le soir venu, on fait un point en soupant. Ces dames trouvent que les trognes des soldats jurent vraiment avec l’harmonie de l’ensemble. Le marquis ordonne que ces derniers soient tous rasés de près, poudrés et perruqués. Quelques officiers osent des remarques sur un corps d’armée qui se féminise en même temps qu’il se pétrifie.

 

Quatrième journée

Les soldats poudrés et perruqués, semblent plus jeunes, quelque peu efféminés. Les jeunes femmes qui posent également se confondent avec la troupe. Sur la toile, les esquisses commencent à être mises en peinture. Une légère brise agite les étoffes. Seuls s’affairent en silence les peintres en noir devant les toiles qui commencent à se colorer. On entend les oiseaux dans les arbres, les insectes et au loin le clapotis d’un ruisseau.

 

Cinquième journée

La pose a commencé tôt le matin ; Le temps passe, le soleil tape de plus en plus fort. Des soldats clignent des yeux, transpirent et souffrent de la chaleur et de l’immobilité. Les chevaux cherchent à s’agiter, baissent l’encolure, grattent le sol avec leurs antérieurs. Les peintres ôtent leur veste. Le marquis qui assiste toujours aux séances sur l’escalier est installé sous un parasol.

La matinée avance, la chaleur monte. Quelques hommes commencent à s’écrouler, terrassés par les rayons du soleil. Le Marquis ordonne qu’on batte les tambours et qu’on entonne des chants de guerre. Toute l’armée immobile chante. À midi, les hommes rompent les rangs en bon ordre. On ramasse les soldats étendus.

Durant l’après-midi, l’écrivain explore le château. Un blason aux armes d’Autriche orne une pièce, avec sa devise : A, E, I, O, U. On lui explique que cela signifie “Aquila est imperare orbis universo,l’aigle domine toute la terre”.

Sixième journée

L’écrivain visite l’armée dans les jardins, en train de se préparer pour aller poser. Les soldats s’apprêtent dans leur tente. Beaucoup sont des jeunes femmes.

L’armée reprend la pose. Les visages sont de plus en plus jeunes et précieux, on devine des poitrines féminines sous les uniformes. Sur les toiles, le travail se précise, les visages des figurants apparaissent.

 

Septième journée

Les soldats sont désormais des jeunes gens ou des jeunes femmes, plus ou moins confondus dans leurs uniformes blancs.

C’est le dernier jour de trêve et de pose. À midi, le tableau est terminé.

 

D’autres soldats apparaissent et prennent position face à l’armée androgyne statufiée. Sur un signal, ils épaulent leurs armes et fusillent tous les figurants immobilisés. Quelques cavaliers finissent l’ouvrage à l’épée.

Les modèles qui posaient naguère tombent le long des ruisseaux, pâles silhouettes étendues sur le vert de l’herbe. L’écrivain marche en compagnie du marquis au milieu de la tuerie, qui lui rappelle celle d’une reine de Hongrie, qui faisait massacrer des filles vierges afin de se baigner dans leur sang, gage d’éternelle jeunesse. Des filets rouges perlent sur les uniformes immaculés. Les mourantes sont toutes jolies, toutes pareilles comme les anges des peintures.

« Tout est consommé. Quelle différence entre un air de souffrance et un air de jouissance ? commente le Marquis.

— Jouir, répond l’écrivain, est-ce mettre fin à une tension, achever une souffrance ? Souffrir enlaidit, jouir embellit. Cette histoire me donne envie d’en écrire une à propos d’une petite fille en rouge, qui pourrait être mangée par un loup noir. »

 

 

Alghier sortit de ce songe dont il ne savait s’il l’avait vu éveillé ou dans son sommeil. Il compta cinq couleurs apparues dans le rêve : noir, blanc, rouge, vert et bleu, assorties aux cinq voyelles de la devise “L’aigle domine la terre, A, E, I, O, U,” puis sept jours pour que tout soit consommé, jusqu’à la dernière épée.


 


La guetteuse blonde

La reproduction d'un tableau maniéré orne l’entrée, juste avant l’escalier qui descend au sous-sol de l’Artémis. Sur le palier trône une statue représentant la déesse en compagnie d’Iphigénie, la jeune vierge métamorphosée en biche pour échapper au sacrifice auquel l’avait condamnée l’impiété de son père. Le mur d’échiffre est décoré de fresques consacrées comme le tableau du hall, à la mésaventure du chasseur qui a vu Diane dénudée, qu’elle a fait dévorer par ses chiens

 

Au pied de l’escalier, une guetteuse blonde en faction sur son tabouret, simplement vêtue d’un chemisier blanc et d’un pantalon noir surveille mon arrivée. J’affronte courageusement ce « regard de Victorine » droit dans les yeux, tout le temps de descendre les degrés. Un maquillage soigné et un rouge à lèvres dans les tons marron glacé confèrent à la demoiselle un air bon chic bon genre. Elle fait penser à une jeune touriste venue s’encanailler dans Xland.

L’escalier débouche sur une salle rectangulaire, coupée en deux parties inégales par trois arcades mauresques ornées de croissants de lune dorée et entourée sur deux côtés par le long comptoir d’un bar. La première salle forme une sorte de grand vestibule au pied de l’escalier ; les portiques voûtés débouchent sur une piste de danse, au cœur du temple de Diane.

Hyppolité n’est plus là. Je m’installe au comptoir pour évaluer la guetteuse blonde qui de temps en temps, jette un œil dans ma direction. Tout à coup, elle s’approche mais au dernier moment elle m’ignore superbement et passe juste derrière mon dos, de l’autre côté du comptoir. Peu après, elle fait le même chemin en sens inverse et s’installe près de l’entrée de la piste, appuyée contre un mur quelques mètres en face de moi. Elle allume la cigarette qu’elle est allée chercher et se met à attendre. Après avoir en vain essayé d’accrocher son regard, je m’approche pour information, histoire de voir de plus près :

« Bonsoir, vous parlez français ?

— Je suis française. »

Pour la première fois, j’aborde une compatriote venue faire la belle dans la principauté. La barrière de la langue qui déguise bien des maladresses ou des timidités, n’existe plus.

« Il y a longtemps que tu es ici ?

— Un peu plus d’un an. »

Cette jeune femme d’une beauté un peu hautaine, presque royale, affiche vingt-deux ans et annonce qu’elle vient de Nancy :

« Une Laure et une reine en somme. Tu embrasses ?

— Ah, ça, j’essaie d’éviter ! s’exclame Loraine.

— Est-ce que tu es tendre ?

— Je ne sais pas, je crois, oui… »

Cette jeune femme est d’un genre décalé dans cet endroit. Elle est plus belle que jolie d'ailleurs, du genre chic et classe. En même temps, une sorte de froideur émane de sa charmante personne. Je lui demande comment elle est arrivée là, si elle a suivi un ami.

« Non, quand je suis avec quelqu’un, je ne viens pas ici, pour moi c’est incompatible, » affirme-t-elle.

Elle a quitté sa région d’origine pour débarquer d’abord dans une ville proche de la frontière, à la suite d’une déception sentimentale quelconque j’imagine, mais je me trompe :

« Mon père vivait là, explique Loraine.

Je ne sais pas si cette jeune femme m’attire ou pas. Elle est belle, mais froide et distante. Je m’accorde un sursis :

— Je vais dîner, puis je reviendrai… ou pas, je ne sais pas. »

On échange à nouveau des bises, mais étrangement ma belle, ton contact est presque affectueux tout à coup.


Troisième guide : l’homme à tête de chien

Arrivé dans le parking, un homme aborda Alghier. Sa tête étrange avec son museau allongé et ses oreilles taillées en pointe évoquait irrésistiblement celle d’un chien, ou d’un chacal.

« Vous ne voulez plus voir Leda ? s’étonna l’individu.

— Je ne suis pas sûr de savoir lui rendre son amour.

— Si je pesais votre cœur, il me semble qu’il ne serait guère plus lourd qu’une plume. Vous n’êtes pas plus doué pour les sentiments que pour la spiritualité ! L’accès au paradis ne peut pas vous être donné.

— Pour l’instant, je fréquente plutôt la pénombre des enfers ! Mais quel est votre message ?

— “Le Dit des Marilyn au nom des Laures et des reines, s’en vont déjeuner sur l’herbe’’.

— Vous n’auriez-pas quelques indications plus compréhensibles ?

— La devise de la maison d’Autriche qui veut dire “Aquila est imperare orbis universo,l’aigle domine toute la terre” et qui s’écrit du nom des voyelles : “AEIOU”.

— Je ne suis guère plus instruit.

— Un dernier mot : “Nikopol, il faut féconder la femme !”

— Pardon ? Qui est ce Nikopol ?

— Disons que c’est une citation ; vous comprendrez au bout de votre aventure. Au revoir.

L’homme tourna les talons et disparut dans le noir.

 

 

La diagonale du cordon noir

Deux heures plus tard, j’admire le dos nu de Loraine, barré en diagonale par un cordon noir qui tient par devant comme un carquois, un petit sac posé sur sa hanche. Bien que de condition modeste, ce fin cordon surligne ostensiblement sa peau couleur de perle fine. La demoiselle en compagnie d’un jeune homme tente sa chance à une machine à sous près de l’entrée. J’esquisse en entrant un mouvement vers le couple et elle me repère du coin de l’œil.

Posté en bas de l’escalier aux fresques, au bout d’un moment je commence à trouver le temps long, quand, se penchant soudain sur le réceptacle à pièces pour récupérer ses gains, Loraine lance un coup d’œil en arrière. Et il faut observer une femme sans désemparer pour surprendre ces regards fugaces, en charge d’évaluer une situation en quelques secondes. Je perdais patience à attendre son bon vouloir, je déteste ce genre de situation mais ce coup d’œil fulgurant, pourtant masqué par la pénombre, m’a cloué sur place. Quittant enfin la machine à sous, le couple se perd dans la foule. Loraine réapparait seule peu après, juste sous le croissant de lune doré d’une des voûtes mauresques. Elle regarde dans ma direction, je fais un signe de tête pour l’inviter à venir, mais elle s’esquive à nouveau. Allons bon, le “fameux geste du commandeur” ne marcherait plus ?

La donzelle commence à m’agacer. Je résiste pourtant à l’envie d’aller voir ce qu’elle peut bien fabriquer et enfin mon attente est récompensée, la belle me rejoint et s’appuie au comptoir à mes côtés, tout en fumant la cigarette qu’elle est donc allée chercher. Sans mot dire, je passe la main dans son dos dénudé, ce qui la laisse parfaitement indifférente, n’étant manifestement pas du genre comme Hyppolité, à se coller contre ses conquêtes en public. Comme elle s’étonne de mon silence, je m’oblige à faire un peu de conversation. Alors que j’évoque le goût du sexe qu’il faut bien avoir pour parader dans la Principauté, Loraine s’exclame :

« Mais nous avons toutes envie d’en partir !

— Quelque chose vous en empêche ?

— Disons que j’aime beaucoup l’argent. »

Le ton n’est guère convaincu. Que cherche donc cette jolie fille en ces lieux ? J’appréhende un peu de l’affronter dans un lit étant donné mes derniers exploits. Mais j’éprouve un inexplicable et impérieux besoin de faire l’amour avec elle et tout de suite. Je me décide :

« Tu m’emmènes avec toi ?

— Où ? Là-haut ?

— Oui, dans une chambre.

— J’ai le droit de finir ma cigarette ?

— Bien sûr, mais les baisers parfumés à la nicotine ce n’est pas très agréable. »

Je dis ça comme si elle n’avait jamais précisé qu’elle n’embrasse pas, évidemment.

« Je sais, mais maintenant que j’ai commencé de fumer, j’assume. C’est quoi ton parfum ?

— “Cravache” de Robert Piguet.

— “Cravache” ? Je ne connais pas.

— Pas encore ?

— Même pas en rêve ! »

Elle aspire encore quelques bouffées plus rapprochées les unes des autres et finit par éteindre une cigarette partiellement consumée.

 

Je vais faire l’amour à Loraine la magnifique.

 

 

Enfin seul face à la belle, dans l’intimité d’une chambre située hors du monde, loin au-dessus de la foule bruyante et enfumée, mais plus près de toi Lorraine.

Je tente d’effleurer ses lèvres, mais elle se dérobe. L’autorisation d’embrasser son cou m’est néanmoins très généreusement accordée, je goûte sa peau fine qui s’avère être fondante, c’est bon signe. Son espèce de tunique glisse sur l’épaule, dévoilant le sein gauche ainsi qu’un collier décoré d’un pendentif représentant un lion couché. J’en profite pour découvrir entièrement sa poitrine, petite, mais jolie. Je dénoue le cordon qui ceint encore ses reins pour la dénuder entièrement. Pendant sa toilette, je dépose un baiser signature sur sa nuque en commentant :

« J’en avais envie depuis un moment ; je te regardais là, pendant que tu jouais à la machine à sous. »

Installé sur le lit, je l’attends à genoux. Elle s’approche et esquisse un mouvement pour s’allonger devant moi, comme si j’attendais une fellation. Mais je lui ordonne de s’agenouiller aussi, face à face, dans la posture que je préfère. Elle obtempère, tout en s’inquiétant de la rondeur de son ventre pourtant svelte, ainsi que d’autres complexes divers et variés, n’ayant pas encore appris qu’on vous aime un jour Mesdames, pour ce que vous pensiez être le moins beau de vos aimables personnes.

Ses lèvres brillantes et ses dents blanches apprêtent un sourire éclatant. Certaines femmes sont plus attirantes dans la spontanéité d’un visage sans artifices, d’autres sont littéralement transfigurées par les fards qui révèlent une beauté secrète. Toi ma belle, tu rayonnes d’un éclat naturel, pourtant rehaussé encore par le maquillage. Tes yeux d’onyx oeillé surmontent ton petit nez aquilin et ta peau parfaite capture la lumière.

 

Lorraine ôte d’un geste vif et sûr le ruban qui retient ses cheveux et secoue la tête pour les démêler. Est-elle une vraie blonde ?

« C’est ta couleur naturelle ? Les racines de tes cheveux sont plus sombres.

— Je les éclaircis un peu.

— Tu es encore plus belle nue qu’habillée ! »

La miss grimace une moue sceptique, puis se couche sur le drap. Je la caresse entre les cuisses avec des effleurements lents et doux, mais elle se dérobe constamment, en basculant son bassin vers le haut, comme si elle attendait autre chose, alors j’enfonce délicatement un doigt dans son sexe qui m’accueille. Plein de hardiesse, je tente à nouveau d’approcher ses lèvres et je me fais recevoir !

« On a beau vous dire qu’on ne veut pas être embrassée, vous essayez tous ! Ma bouche m’appartient !

— Je ne veux pas te la prendre ! »

Je l’effleure d’un baiser entre les cuisses, elle avale mon sexe.

Au moment de la pénétrer, mon érection flanche un peu. Loraine veut à nouveau me prendre dans sa bouche, décidément c’est une manie, je la repousse et j’esquisse une nouvelle fois quelques baisers sur son bas ventre.

 

Un rapport sexuel se déroule comme un enchaînement d’événements précipités dont on peut oublier des pans entiers. La seule situation comparable est celle du vécu d’un accident de la route qui présente les mêmes difficultés de mémorisation, parfois différentes selon les témoins, comme d’ailleurs pour chaque membre d’un couple qui s’unit, comme si le coït n’était que la collision de deux corps étrangers.

Ma puissance restaurée je pénètre la jeune femme allongée sous moi. Immédiatement, tout son corps rayonne depuis nos ventres unis. Son sexe de femme enveloppe le mien et je sens le toucher étonnant d’une paroi souple, comme si elle était poussée par une masse liquide et mouvante. Je perçois, avec la même extraordinaire précision, toutes les courbes et tous ses volumes de son corps.

 

Et tu refermes tes longues jambes sur moi, m’étreignant de leur caresse soyeuse. Les visages paraissent toujours plus doux en position allongée ; ta beauté maintenant empreinte de sérénité, est émouvante.

Mon désir de jouir de toi se manifeste très vite, exacerbé par une indéfinissable réaction de ta part malgré une apparente passivité. Je glisse un bras sous ton épaule pour t’enlacer, tu soulèves ta tête pour m’aider, ton visage se rapprochant un court instant comme pour un geste tendre, illuminé par la vision fugitive des mèches blondes passant juste devant mes yeux. Je crois t’entendre gémir doucement et ta peau devient chaude et de plus en plus fondante. Nos gestes réciproques se répondent harmonieusement, mais si tu éprouves quelque chose, tu restes extrêmement discrète. Pourtant, alors que je te serre plus fort dans mes bras ma belle, tu donnes un vif coup de rein pour mieux m’accueillir et je jouis de toi avec une force qui me submerge.

 

Surpris par l’intensité de la volupté que je viens d’éprouver dans les bras de ma nouvelle amie, pourtant en apparence si indifférente, je chuchote en guise de boutade :

« Eh bien tu vois, même avec des petits seins et un gros ventre ! »

On m’accorde un sourire.

 

 

On parle un moment, après l’amour. Je fais remarquer à Lorraine qu’elle a choisi pour entrer dans la vie, une porte exigeante. Tout ce qu’elle fait est ‘‘du même genre, un peu excessif” avoue-t-elle. Alors que j’affirme à nouveau qu’il faut bien aimer le sexe pour faire l’amour avec des hommes chaque nuit, car je juge à l’aune de Leda, elle répète que c’est le contraire pour elle et précise même :

« Avec mon ami, qui était comme moi, nous avons fait l’amour peut-être trois fois en quelques mois !

— Eh bien, il était temps que tu reviennes !

— Oui, ils avaient l’air content de mon retour dans la principauté, alors que j’étais partie sans rien dire. Peut-être apprécient-ils qu’il y ait une Française.

— Peut-être. Tu me montres ton blason s’il te plaît ?

— Les hommes, vous êtes bien tous les mêmes ! » s’exclame Loraine en me donnant le blason de la bouche :

 

“Bouche belle, bouche begnine,
Courtoise, clere, coralline,
Doulce, de myne desirable.
Bouche à tous humains admirable,
Bouche, quant premier je te vey,
Je fuz sans mentir tout ravy
sur le doulx plaisir et grand ayse
Que reçoit l’autre qui te baise,
Mais après que tu ouys parler,
Je pensois entendre par l’air
Les dictz de Juno la seconde,
Et de Minerve la faconde.”[6]

 

La demoiselle s’installe ensuite devant le miroir du lavabo et tout en se maquillant, débite un petit discours :

« Il arrive, avec des hommes qui ne payent pas de mine en bas, qu’il se passe quelque chose en arrivant ici. On ne sait pas pourquoi, mais on ressent quelque chose. On ne le montre pas, on ne le dit pas. C’est bon et en plus, on est payée, que demander d’autre ? »

 

 

Passe tendre

L’enfant, tel un petit roi, se promenait sur la Croisette à Cannes aux côtés de sa marraine belle, blonde et maquillée comme une starlette. Il regardait émerveillé les palmiers, les voitures américaines et les palaces dont il savait les noms par cœur. C’était au tout début de la société de consommation, à la fin des années cinquante. Des bateaux avec une étoile sur leur voile voguaient sur la Méditerranée. Au bout des avenues donnant sur la mer, par un effet d’optique les grands porte-avions américains semblaient amarrés sur la plage ; quand on avançait pour les attraper, comme un mirage ils s’éloignaient vers le large. Dans des palais aux plafonds ornés de fausses stalactites scintillantes, on servait des glaces à étages dignes des mille et une nuits. La marraine racontait qu’elle aurait pu suivre des messieurs qui ont de belles voitures, mais elle avait préféré épouser un prince charmant désargenté.

« Mais pourquoi n’es-tu pas partie avec ces messieurs qui ont des belles voitures ? demanda l’enfant.

— Parce qu’il aurait fallu que je dorme dans leur lit ! »

Et l’enfant, qui ne comprenait pas où était le mal rétorqua :

« Eh bien pourquoi n’as-tu pas dormi dans leur lit ? »

La marraine, réalisant qu’il n’est pas opportun de prendre un enfant à témoin de sa vertu, détourna la conversation. Mais l’enfant avait sans le savoir, appris ce jour-là une grande chose : une reine, tout compte fait, cela peut s’acheter.

 

 

Dans la pièce sombre, de l’autre côté de la piste de danse, brille la chevelure dorée de Loraine accoudée au comptoir en compagnie d’un type, ce qui a déjà le don de m’agacer. Je me demande ce qui m’attend cette fois, le suspense vaut bien finalement celui d’un banal roman policier. La guetteuse blonde me repère dans le miroir placé de l’autre côté du comptoir. Elle jette un coup d’œil dans ma direction, me pétrifiant à nouveau sur place, puis se désintéresse complètement de mon sort. Elle porte toujours son sac tenu par une cordelette à la manière d’un carquois, mais elle a revêtu une courte tunique qui dénude ses jambes jusqu’en haut des cuisses et chaussé des bottes pour la chasse.

Enfin elle vide son verre en trois gorgées et s’en va en compagnie de ce type. Je m’empare du tabouret libéré et je m’installe, tournant le dos à la salle pour attendre en regardant ma montre toutes les cinq minutes.

 

Du monde se presse autour comptoir derrière lequel Loraine fait son apparition comme par magie, précisément une demi-heure après. Elle semble ignorer ma présence et ne voulant pas prendre le risque qu’elle reparte en m’oubliant, je la hèle par-dessus le comptoir. Naturellement elle m’avait repéré, mais elle a soigneusement évité pour sa part de me sauter au cou. Je sais pourtant qu’il faut être vigilant, les femmes sont expertes en indifférences feintes. Un jour, dans une autre vie, une demoiselle m’attendait alors que j’étais un peu en retard à notre rendez-vous. Arrivé au pied de l’immeuble où cette dernière habitait, je l’avais aperçue à sa fenêtre le nez collé sur la vitre, manifestement en train de guetter mon arrivée. Mais quand je suis entré dans le hall, la chipie était déjà dans l’escalier pour assurer avec un bel aplomb qu’elle s’apprêtait à partir et que j’arrivais juste à temps pour la croiser. Jamais il ne m’était alors venu à l’esprit qu’on puisse élaborer de savantes tactiques pour ne pas montrer qu’on espère impatiemment quelqu’un. Une autre jeune femme m’avait confié quant à elle : « Je connais deux sortes d’hommes, les nounours et ceux qui ont tout compris ». Le nounours que j’étais encore avait retenu la leçon.

Je me console en me disant que j’attends ma pimbêche au détour du lit et non dans les grandes manœuvres préliminaires. Ladite pimbêche me regarde à peine et me fait signe d’attendre un instant. Elle prend une cigarette dans un tiroir, puis fait le tour du comptoir pour me rejoindre. Après la bise distraite, comme je reste coi, elle s’étonne :

« C’est quoi ce silence ? Vous êtes tous muets ce soir ?

— À vrai dire, je ne parle pas beaucoup en général. Et puis je ne suis pas exactement venu pour bavarder.

— C’est vrai ; mais au moins le temps que je termine ma cigarette ? »

Décidément, la dernière cigarette tient une grande place dans la gestion des préséances et des afféteries du désir. Ma nouvelle amie, souriante, semble heureuse de me revoir. Je me présente un peu plus, en passant par l’exercice obligé des confidences sur les divorces et les ex conjointes.

« Leurs femmes, c’est quelque chose pour les hommes ! Tu penses te remarier ?

— Non, entre mes obligations professionnelles et tout le reste, il n’y a pas de place pour quelqu’un.

— Tu trouves le temps de venir me voir quand même !

— Oui, j’aime bien les relations qu’on a ici, dans Xland.

— Et puis nous, on n’est pas embêtantes ! Tu ne peux plus te passer de venir maintenant ?

— C’est vrai, je suis comme drogué. »

Je ne prête pas grande attention sur l’instant à la question de Loraine : “Tu ne peux plus te passer de venir maintenant ?” qui sonne pourtant comme un avertissement.

 

Dans la chambre baptisée chambre de Malourène, sur un des murs une toile représente un fleuve vert et doré le soir, quand les riveraines y baignent leurs corps adorés. L’espèce de veste noire que porte Loraine en guise de mini robe, très courte et en majorité coupée dans une imitation de cuir brillant, lui va à ravir. Je l’invite à s’allonger sur le lit telle quelle, pour caresser son beau visage et l’embrasser dans le cou. Loraine sourit et la poupée presque inerte que j’ai tenue dans ses bras la première nuit, se métamorphose en une jeune femme vive et confiante qui s’offre en émettant des petits gémissements, elle est même tendre.

Je m’approche de sa bouche comme pour voler un baiser mais au dernier instant, je glisse un doigt entre mes lèvres et celles de Loraine pour mimer un “chut”. Je câline tout son corps, toujours en la contemplant. C’est alors que, d’un mouvement imperceptible des lèvres juste esquissé vers le ciel, la belle parait bel et bien quémander un baiser. N’osant pas trop y croire, je pose quand même mes lèvres sur les siennes et elle ne me chasse pas, mais elle se dérobe quand je veux voler un vrai baiser.

 

Au bout de quelques secondes pourtant, c’est toi ma belle qui t’approche et, montant au ciel, je sens comme d’un oiseau de paradis qui me picorerait, que tu m’embrasses à petits coups de langue doux.

Je presse mon avant-bras entre ses cuisses, elle les referme soudain et propose :

« On pourrait peut-être finir de se déshabiller ? »

 

Tandis qu’on s’apprête, la jeune femme se met à causer, littéralement de la pluie et du beau temps. Enfin sur le lit, elle m’invite à m’étendre sur le dos pour me prendre dans sa bouche, mais elle me suce de façon rapide et mécanique. Finalement je l’interromps et je m’installe à genoux sur les draps, l’invitant à faire de même face à moi. La métamorphose se confirme, Loraine rend mes caresses et se serre un peu dans les bras de l’homme, répondant en harmonie à mes gestes. Elle me gratifie de plusieurs baisers, mais elle en garde l’initiative exclusive. Je l’allonge pour parcourir de mes lèvres ses longues jambes jusqu’entre les cuisses. Elle tente de se positionner pour être embrassée plus profondément mais je reste sur la réserve, car j’envisage de revenir dans la nuit et il faut garder une part de fantasme au menu.

Enfin nous nous unissons d’un même mouvement, avec la rage satisfaite de prendre enfin quelque chose qu’on attend depuis longtemps. Et comme la première fois mais plus encore, cela me fait l’effet que doit faire l’avènement d’être accueilli dans les bras d’un ange. L’ange en question esquisse quelques manifestations de plaisir terrestre et emmène le pauvre humain que je suis directement au septième ciel, mais sans montrer si elle a atteint le paradis aussi. Elle ne semble pourtant pas déçue. Je parviens encore à pénétrer un peu plus profondément en elle, tandis qu’elle me presse dans son bas ventre.

 

Il faut bouger, Loraine se remit à disserter, à propos de ce que racontent les maîtresses des hommes, pour en conclure que la plupart d’entre elles ne pensent qu’à en tirer profit.

« Tu n’es pas ainsi toi ? je m’inquiète.

— Non. Moi je suis peut-être une pute, mais je ne suis pas une salope ! »

Le mot « pute » résonne curieusement à mes oreilles. Je ne saurais dire pourquoi, mais cette jeune femme n’est pas une prostituée à mes yeux. Plus tard, comme pour s’excuser de mettre fin à ce moment passé ensemble, Loraine commente, tout en s’apprêtant face au miroir dans le cabinet de toilette :

« Ici il y a l’inconvénient du temps. Il faut bien qu’il y ait un inconvénient.

— Oui, on achète du temps, car on n’achète pas un être humain.

— Vous nous louez en quelque sorte. »

 

Revenue dans le bar, ma conquête semble encline aux confidences. Mais de temps en temps elle jette un œil alentour, mieux vaut partir, à la recherche d’un restaurant. Pourtant, elle semble regretter mon départ, elle me gratifie de deux bises tendres et demande :

« Tu reviens tout à l’heure ?

— Oui, si je suis en forme. »

Je dépose un long baiser dans son cou dont la peau a gardé une consistance fondante et je pars, impatient de revenir dans les bras de Loraine la magnifique.

 

 

À mon retour, la jeune femme se tient debout près du comptoir vêtue comme pour sortir, en compagnie d’un jeune homme flanqué d’une grande créature blonde et d’un autre couple. Je m’appuie sur un pilier, non loin du groupe. Loraine se penche pour me confier :

« Je pars pour la soirée avec eux. »

Voyant mon air déçu, elle se documente :

« Tu étais en forme ?

— Pour toi, oui ! »

Un monsieur discute avec le barman au comptoir. Loraine se colle contre lui en prenant sa main puis revient vers moi. Nous sommes un peu cachés, elle m’accorde discrètement un baiser furtif. Pris d’une inspiration soudaine, je demande si elle est présente le dimanche soir et je tire ma révérence, me retournant quelques mètres plus loin pour montrer toute l’étendue de mon désespoir dans un regard.

Je ne peux pas me libérer avant quinze jours. C’est alors que le “oui” que je viens d’entendre résonne comme une invitation à revenir le soir même ; il est minuit passé : on est dimanche.

 

  LA SUITE :

 KOBO

 https://store.kobobooks.com/search?Query=ANDRES+ANSON

 AMAZON

  http://www.amazon.com/dp/B00L3I1GA6

 

SOMMAIRE

Prologue : la loge noire

LEDA ET LES SIGNES

Voyage ver 2084
Histoire de l’œil
Regard de Victorine et sourire de Joconde
Premier guide : la femme aux yeux de chatte
Leda
Premiers cercles
Premier entretien avec Thot Majuscule : de la consommation du désir
Lul aux yeux verts et aux mille nattes
Les Papillons rouges
Premier rêve destin : l’or et la chair
Le distrisexe
Africain kiss
Deuxième guide : l’homme à tête de rapace
La première fois
Extase précoce
Le syndrome de Pierline
Deuxième entretien avec Thot Majuscule : c’est quoi au juste la beauté ?

LE DIT DE LORAINE
Meurtre dans un jardin français
La guetteuse blonde
Troisième guide : l’homme à tête de chien
La diagonale du cordon noir
Passe tendre
Première passe au Psyché : La mosaïque d’une Hie
Deuxième rêve, rêve divin : la DS Mercédès
La garce jouissante
Fiasco
Troisième rêve, rêve destin : La Chambord Osiris
Premier viol : La chasseresse aux cornes en croissant de lune
Quatrième rêve, rêve de feu : la grenade incandescente
Le coït inouï
Troisième entretien avec Thot Majuscule : sémantique des sens et syndrome de Méchain
La sentence désolée
La femme morcelée
Analyses
Cinquième rêve, rêve d’eau : le cap Malé et l’étroite fente de la mer

LA SEMANTIQUE DES RÊVES
Eryne
Deuxième passe au Psyché : « N’aimerions-nous que des noms ? »
Sixième rêve, rêve d'eau et bestiaire : Les sangsues translucides
Aube
L’enfant morcelé
La fin d’un monde
Entre chienne et louve
Troisième passe au Psyché : le peintre des rêves
Septième rêve, rêve destin : le maître archer
Quatrième entretien avec Thot Majuscule : cygne et paon
Huitième rêve, rêve destin et de feu : le pain incandescent et les femmes ombres
L’extraordinaire et édifiante croisade de Charles Orwel

LE VENIN DE VALERIANE
Galante
Neuvième rêve, rêve destin, de feu et bestiaire : le taureau aux cornes rouges
L’anneau de feu
Dixième rêve, rêve destin : la traversée du miroir
« Enfin un qui ose ! »
Onzième rêve, rêve destin et de guerre : le combat avec l’extraterrestre
Les oripeaux du pouvoir
L’enfant mort de ne pas être né
SAMPLING



[1] Extrait du “Blason du bras” (Jomet Garai d’Apt)

[2] Extrait du “Blason du cul” (anonyme)

[3] El lado oscuro del corazón (Eliseo Subiela)

 

[4] Extrait du “Blason du nombril“ (Bonaventure des Périers)

[5] Extrait de “La chanson du mal aimé” (Guillaume Apollinaire)

[6] Extrait du “Blason de la bouche” (Victor Brodeau)

Posté par Andres Anson à 16:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Labyrinthland

Babylon

Posté par Andres Anson à 16:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


04 octobre 2014

LA VENGEANCE EST UN PLAT QUI SE MANGE CRU

Puisque tu me quittes mon amour, une dernière histoire, pour celle dont je connais intimement les odeurs et les saveurs, à toi aux chairs si appétissantes, à celle enfin qui s’inquiète toujours de ses kilos en trop :

 

« D’après la légende, la cité d’Ys était défendue contre les invasions de la mer par un immense bassin qui recevait les eaux de l’océan. Ce bassin avait une porte secrète, dont le roi possédait seul la clef. Une nuit, pendant qu’il dormait, sa fille voulant couronner dignement les folies d’un banquet donné à un amant, déroba cette clef, courut ouvrir la porte et les flots déchaînés submergèrent la cité.

 

Au-delà de la ville, commence un pays lointain, un peu barbare encore, où vivait une peuplade qui avait des coutumes étranges. Ces gens se donnaient chaque année un dieu femelle et croyaient qu’une fille peut renaître déesse, à condition d’être sacrifiée selon une étrange manière qui consistait à dévorer vive la plus belle de l’année. Chaque printemps, la cour se réunissait et on assistait d’abord au défilé des Buchenwald girls, qui présentaient les dernières collections des grands couturiers. Des filles à la beauté magique et au visage précieux défiaient du regard l’objectif des photographes. Mais ces créatures de rêve semblaient sortir directement d’un camp de concentration. Elles arboraient fièrement des cuisses efflanquées, poignant témoignage du régime anorexique qu’elles subissaient et dont elles finissaient par devenir dépendantes, comme d’une drogue qui permettrait de se croire maître de son corps. Les bras, ballant le long du buste n’avaient à exposer qu’un peu de chair sur les os. Elles sont devenues les étoiles du temps présent, mais comme pour les punir d’être si belles, les couturiers fous les métamorphosent en monstres décharnés. Les Buchenwald girls sont des filles sans chair et sans nom : les magazines qui exposent leur beauté sur papier glacé citent les patronymes du photographe, ceux de tous les créateurs de vêtements et de bijoux, les marques des maquillages qui les embellissent. Mais la Buchenwald girl, sauf quelques célébrités, n’a droit qu’à l’infamie de l’anonymat.

Le défilé terminé, le roi faisait battre tambour et recevait les jeunes femmes de la cour. Il devait donner “le baiser du cerf blanc” à celle qui était désignée comme étant la plus belle. Il s’arrangeait pour en choisir une plutôt mince puisque c’était la mode, mais qui ne soit point trop amaigrie tout de même. Persuadée d’être l’élue des dieux, la demoiselle en tirait généralement une très grande fierté, teintée malgré tout d’un peu d’appréhension à l’idée d’être mangée crue et vive, à l’instar des filles de l’ogre que le petit Poucet avait substituées à ses frères, voire du plus jeune des naufragés d’un certain petit navire, car l’histoire n’est pas nouvelle. Mais elle avait, elle, la consolation d’être ensuite adorée comme déesse. Cette année-là, le roi désigna une demoiselle qui avait été sa bien-aimée, mais qui l’avait délaissé.

Comme on n’était point entièrement barbare malgré tout, les cuisiniers du roi apprêtaient toujours l’élue avec beaucoup d’égards. Elle était d’abord mise à jeun pendant plusieurs jours. Afin d’éviter tout débordement, on la saignait largement, laissant juste de quoi assurer une survie déjà un peu lasse. Puis on épilait son corps, offrant une peau rose et lisse de la tête aux pieds. Enfin, on la droguait pour atténuer la douleur qui ne devait point être indécente et elle recevait un poison à effet retardé afin de mourir selon les convenances avant d’être entièrement dépecée.

Ainsi mise en condition, la belle était installée dans un grand plat d’argent, posée sur ses coudes et sur ses genoux, les jambes un peu écartées et la croupe cambrée vers le ciel, afin d’offrir tous ses morceaux de choix à la tablée. Évidemment, on l’immobilisait dans des liens et de plus on la paraît de quelques bijoux, diadèmes et autres ornements. Enfin, on la maquillait comme une reine, mais avec des produits bio garantis naturels. Puis elle était mise en réserve dans la salle des crocs, qui était la chambre froide des bouchers du palais.

 

Le moment de la cérémonie venu, le roi, dont on disait qu’il était un peu boulimique et sa suite réputée pour aimer un peu trop la bonne chère aussi, entraient solennellement dans la salle en question et défilaient entre les centaines de carcasses et de cuisseaux de bêtes suspendus aux crocs en rangs serrés, jusqu’au centre ou se tenait la belle sur son plat. Elle attendait là, saisie de froid, les yeux mi-clos, la peau bleuie et givrée. Les serviteurs emportaient le plat et se rendaient, suivis de la procession, dans la salle à manger du château, une immense pièce surmontée de hauts plafonds ornés de boiseries à caissons. Un tronc d’arbre entier brûlait dans une cheminée, si grande qu’on pouvait y faire rôtir plusieurs agneaux en même temps. La table était mise devant le feu et on déposait le plat en son centre. Il faisait alors très chaud, chacun se mettait à son aise, la fille dégivrait lentement, sa peau brillait de petites perles de sueur qui reflétaient les flammes en mouvement.

 

L’année où j’avais été invité à cet étrange festin, le plat servi était comme toi, très chère, une jolie blonde aux cheveux lumineux, qui entrouvrait les fentes de ses terribles yeux pers, un peu inquiets malgré tout devant l’assistance réunie autour d’elle, armée de fourchettes aux pointes aiguës et de coutelas aux grandes lames fines et tranchantes. Elle était exsangue, sa peau était sans défaut et son corps parfait, c’était un morceau de choix.

Quand le plat fut déposé, selon la coutume, chacun commença à affûter son coutelas sur les fusils à aiguiser remis à cet effet. On faisait grand bruit et cela dura un moment. Puis le roi, placé au centre de la table juste devant les jolies fesses, se leva et enfonça légèrement les dents de sa fourchette dans la peau, sur laquelle perla à peine une goutte de sang. De son couteau, il découpa une fine tranche de chair. L’élue frémit un peu. Le roi montra le lambeau de chair à l’assistance, puis le prit en bouche et commença à mâcher, donnant ainsi le signal du départ. Alors tous les convives s’approchèrent et commencèrent à découper la demoiselle en rondelles.

On avait faim, le vin commença à circuler, l’humeur devenait plus joyeuse. Le convive qui était près de moi s’exclama :

« Goûtez donc, vous verrez, c’est exquis en carpaccio. Et celle-là est encore meilleure que celle de l’année dernière. Bon, elle n’est pas très grasse, il paraît qu’elle est un peu anorexique, ce n’est pas comme notre roi pêcheur qui aime trop la bonne chère ! Mais même si elle a un corps de chevrette efflanquée, elle est très bonne !

— D’ailleurs, les hommes préfèrent les blondes ! » ajouta finement son voisin de table.

Un autre convive, très grand et très fort, le visage orné d’une barbe aux reflets bleutés, qui ressemblait à un ogre affamé mais très raffiné de sa personne, préleva les sots l’y laissent, dont il était particulièrement friand et crût bon d’ajouter d’une voix rocailleuse : « Une belle se mange crue, savez-vous ? le feu caillerait le sang. »

Ne sachant trop que faire et me sentant obligé de respecter la coutume pour ne pas choquer l’assemblée, j’ai taillé un morceau dans une des cuisses minces à la peau pâle. J’ai mis un morceau de jeune femme dans ma bouche : la chair avait la couleur rosée des pêches de vigne et la consistance d’un fruit défendu. Alors j’ai découvert la saveur inoubliable de celle que j’aimais, car c’était toi mon amour, qui étais sur le plat. J’ai senti sur le palais le délicieux morceau de ta chair palpitante et tiède, qui emplissait ma bouche d’une saveur suprême et d’une douceur inouïe.

 

Le banquet dura le temps que dure un banquet, mais on ne put tout manger. Même le roi boulimique dût renoncer. De beaux restes ornaient la table, composant un bel écorché digne d’une toile de maître. La victime était à demi inconsciente depuis longtemps déjà, le poison fit son ouvrage, elle mourut enfin, alors tu devins ma déesse pour l’éternité. »

Posté par Andres Anson à 20:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 juin 2014

Athena

Posté par Andres Anson à 16:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Il avait acheté dans une brocante une statuette d’Athéna qui trônait sur son bureau. Il y a deux mille cinq cents ans que Myron a statufié cette jeune femme qui semble encore adolescente, en une Athéna de marbre dont une copie a été retrouvée dans les jardins de Lucullus à Rome.

La déesse a un long cou élégant, à peine un peu large pour son visage juvénile. Quelques boucles de cheveux apparentes supportent le casque Corinthien, porté relevé selon l’usage, par-dessus ce qui semble être le tissu froissé d’un bonnet de protection, dont les plis dessinent dans les orbites métalliques un deuxième regard scrutateur. Sa tête, tournée vers le côté gauche, s’incline vers le sol et un sourire léger flotte sur ses lèvres. Son nez droit et régulier prolonge le profil grec du front. Ses pupilles n’ont pas ce regard d’aveugle qu’on prête à tort aux personnages de pierre quand on ne les a pas vraiment regardés. Elle semble observer quelque chose, c’est un regard dominateur et bienveillant.

Après un moment de rêverie, il regarda à nouveau la statuette. Il avait l’impression d’être guetté, alors que le regard marbré est tourné vers le sol. Un orage tonnait au loin et se rapprochait. Une chouette hulula.

Il sentit comme une présence. À son grand étonnement, la tête d’Athéna bougea un peu, comme pour voir autour d’elle, puis le fixa étrangement. Alors soudainement la statuette s’anima, descendit de son socle et s’approcha du bord du bureau, d’où elle sauta dans le vide. Il eût le réflexe de l’attraper avant qu’elle ne se brisât sur le sol, mais dut retirer la main comme si elle s’était brûlée : alors qu’elle tombait, la taille de la statuette se multiplia et le marbre devint chair. Quand elle mit pied à terre, se dressait devant le mortel une jeune et jolie guerrière brandissant la terrible et longue pique. L’éclat du regard de la déesse traversait l’ombre du casque brillant, dardant vers lui l’oméga rayon violet de ses yeux*. Sous les pare-joues du casque Corinthien au grand panache oscillant, le mordant de la bouche de la déesse esquissait un sourire cruel comme si elle était devenue, en se métamorphosant, une figure composite de la belle de Miron, jeune et aux traits adoucis et des grandes statues que qu’on peut contempler au Louvre, de femmes un peu plus mûres et surtout plus sévères. L’orage se rapprochait, des éclairs illuminaient les ténèbres.

Il se demandait s’il n’assistait pas à une mascarade. Qui était cette créature, Athéna la déesse aux yeux pers, ou quelqu’un de déguisé, telle la belle Phyé qu’on arma comme un hoplite, pour que les Athéniens, croyant voir la déesse, reçoivent favorablement le tyran Pisistrate ? Était-elle la plus belle des jeunes filles que chaque année on habillait des habits des guerriers, pour faire rituellement le tour du lac Tritonis en Libye ?

Alors soufflant comme celle des vampires, le terrifiant son des paroles de la déesse, porta loin et longtemps les vibrations pourtant douces de sa voix de jeune femme. Il n’entendait pas le Grec ancien, il lui sembla malgré tout reconnaître dans cette voix terrible et enveloppante les mots disant qu’elle était Athena Niké, Athéna la victorieuse. Elle leva le bras qui le menaçait de sa pique. Il se jeta sur le côté, le bronze aigu, sifflant dans l’air, déchira le meuble contre lequel il s’était réfugié et la terrible lance resta fichée là, vibrant encore du choc extraordinaire qui l’avait propulsé. L’orage tonnait sur la ville, les cieux crevant en éclair et les trombes et les ressacs et les courants*.

Athéna aux yeux étincelants écarta un peu son grand bouclier rond, pour saisir son épée. Le pauvre mortel entrevit l’effrayante égide. Il aperçut aussi, entre la tunique courte qui recouvrait tout juste les fesses insolentes et les cnémides d’airain qui bottaient les jambes sublimes, un éclair doré de peau. Saisi d’un irrépressible réflexe, il bondit sur la jeune femme alors qu’elle dégainait, juste avant qu’elle ne referme devant elle son bouclier d’hoplite. Il saisit le poignet de la main qui tenait l’épée, en s’étonnant à peine de la résistance qu’opposait à son élan cette frêle créature, mais enfin, elle est déesse immortelle ; a combattu les géants et même jeté sur Encelade la Sicile. Du vague souvenir d’une prise Martiale, il parvint pourtant à la jeter à terre, roulant sur la jeune femme dans une bousculade où résonna le fracas du bronze sur le sol. Il tenait son poignet armé, en maintenant le visage au sol de son bras appuyant sur le cou.

Une odeur voluptueuse et divine l’enveloppa, il faillit en lâcher prise, Athéna relevait la tête, mais il se ressaisit et plaqua à nouveau la vierge à terre. L’autre bras de la guerrière était emprisonné dans son propre bouclier et d’une main restée libre, il tenta d’arracher le casque à cimier. Mais le casque ne bougea pas, comme s’il était de la chair d’Athéna qui était née le portant, comme si seule une main divine eût pu l’ôter.

L’orage altitonnant se rapprochait de plus en plus, des rafales de vent battaient dehors les volets, les éclairs furieux foudroyaient le firmament. Un aigle tournoyait dans le ciel. Sur les collines, les oliviers tremblaient de toute leur ramure. Athéna se débattait autant qu’elle pouvait, sifflant de colère un souffle qui faisait vibrer jusqu’aux lourdes portes de l’immeuble où il habitait. Mais il tint bon, réussit même à emprisonner les jambes de la déesse, alourdies du bronze des cnémides qu’elle portait. Dans la bataille, la cuirasse se détacha et Athéna se trouva dépouillée de l’égide dénudant ses jolis seins et devant leur divine perfection, il ne put se retenir et la caressa de sa main libre. Il sut alors ce que peut être le toucher de la chair quand elle est divine et en fut si ému, qu’il désira la belle Parthenos, elle qui est, sauf pour le mariage, toujours du côté des hommes. Il arracha la tunique courte qui ceignait encore ses reins, et put enfin contempler la nudité céleste. Il craignait bien d’être aveuglé comme Tirésias de voir une déesse nue, mais bien qu’ayant du mal à soutenir l’éclat de cette beauté, il conserva la vue. Athéna avait peut-être condamné le jeune voyeur surtout parce qu’il avait vu se baigner sa propre mère, qui était servante de la déesse.

 

Il n’avait jamais violé de femme. Tant qu’à commencer, autant prendre une déesse, vierge et guerrière de surcroît. Athéna la déesse aux yeux glauques, couleur du reflet sur la mer, poussa un terrible gémissement qui lui fit un instant suspendre son emprise, un gémissement long et rageur dont les vibrations faisaient trembler dans l’immeuble tout ce qui pouvait trembler, un gémissement qui faisait écho au cri de guerre qu’elle avait poussé, à peine sortie du crâne du son terrible père. Le tonnerre roulait sans cesse dehors, les éclairs illuminant la nuit comme si l’orage s’était immobilisé sur le toit. Saisi de peur, il colla sa bouche sur celle d’Athéna et l’embrassa en étouffant ses gémissements. Il respira son haleine et eut en bouche le goût de sa langue, et il connut un peu ce que peut être les miraculeuses saveurs du nectar et de l’ambroisie, seules nourritures des dieux.

Alors il força la divine et emporta d’un coup de rein dix mille ans de virginité guerrière dans le précipice vertigineux du goût d’une chair ineffable. Son corps au-dessus d’Athéna faisait de l’ombre et dans ce peu de lumière, des bleuets scintillant dansaient comme des fées dans les yeux de la belle. Comme un nageur mort, il fut enseveli dans le linceul du corps blanc de la déesse.

Un coup de tonnerre éclata si fort que les murs semblèrent vouloir s’écrouler. Un éclair déchira l’espace, la fenêtre s’ouvrit d’un coup, on y voyait comme en plein jour au sein de la nuit, et il se réveilla soudainement. Dehors, un orage s’éloignait. Le vent avait ouvert la fenêtre qui battait dans la pièce. Il éclaira et observa la statuette d’Athéna qu’il avait achetée, posée sur son bureau, immobile, la tête inclinée vers son bouclier et sa lance depuis longtemps disparus.

 

Sampling*

l’oméga rayon violet de ses yeux (“Voyelles” Arthur Rimbaud)

les cieux crevant en éclair, et les trombes et les ressacs et les courants (“Le bateau ivre” Arthur Rimbaud)

Quel mauvais génie, toi qui d’ici n’emporteras pas tes yeux, t’a conduit par ce chemin funeste ? Elle parla ainsi, et la nuit prit les yeux de l’enfant. (“Hymnes” Callimaque)

 

Posté par Andres Anson à 16:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]

30 mai 2014

Posté par Andres Anson à 21:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Le TGV 2046

Il arriva à la gare de Lyon au crépuscule et dîna au Train bleu, sous les fresques représentant le théâtre d’Orange au dix-neuvième siècle.

Il était temps de partir. Les panneaux annonçaient un TGV, départ vingt heures, quai numéro quatre, voie six. Les wagons des trains à grande vitesse sont baptisés d’un nom de province française, le sien se nommait “Lorraine”. Il n’était pas orange, comme les premiers modèles, mais bleu, bleu nuit exactement et il était garé au quai du départ de l’Orient express. Il était l’unique passager du wagon, le TGV démarra, destination 2046* et prit immédiatement de la vitesse. Il filait comme le vent, il eut à peine le temps d’apercevoir le Chinagora hôtel dans la banlieue, qu’il fut hors de Paris. Il voulut appeler, mais déjà il n’y avait plus de réseau.

Le TGV accélérait toujours, en fait, il prenait constamment de la vitesse. Il traversa le Morvan comme une flèche, s’enfila dans la vallée du Rhône et longea les Alpes en quelques minutes. Parvenu en Provence, un étrange phénomène se produisit. Alors que le paysage aurait dû défiler de plus en plus rapidement, ce qu’au demeurant il avait fait jusqu’alors et cela jusqu’à être impossible à distinguer tant ils allaient vite, soudain, ce paysage se figea, exactement sur le pont d’Avignon, juste au-dessus du fleuve. Pourtant, la machine poursuivait sa course folle ; des rideaux rouges s’abaissèrent, masquant le ciel et le train fila dans l’obscurité à une vitesse qui défiait le temps. Il pensa à une demoiselle d’Avignon avec des bleuets dans les yeux, qui l’avait un jour servi dans un restaurant, place de l’horloge. Il n’y eut plus de jour, il n’y eut plus de nuit et les pendules s’arrêtèrent.

Il décida de se rendre au bar. Là, des hommes s’étaient installés, teints pâles, costumes sombres et regards soupçonneux, probablement des gens de l’Ordre, ou des comités d’éthique. Une jeune femme les servait avec grâce. Quand elle débouchait une bouteille de vin, elle découpait soigneusement le négociant, qu’elle déposait d’un geste précis dans le petit sac qui battait sur sa fesse droite, retenue par la diagonale d’un lacet noir. Au fond du wagon, un écriteau était placardé sur une porte, sur lequel était écrit : “filles payantes, e pericoloso sporgersi”. La porte s’ouvrit, et une exquise lolita ukrainienne, fit son apparition. Elle était en retard, ses cheveux étaient encore humides de la douche, elle traversa le wagon d’un pas rapide sans regarder personne et prit la pose, pour attendre le client. Ses terribles yeux pers, réduits à l’état de deux fentes bleu acier, fixaient intensément le miroir, comme pour le faire fondre. Tout à coup cela arriva et le reflet de la jeune femme se liquéfia dans une lente coulée couleur de lac, qui se répandit sur le zinc. Il s’approcha d’elle pour l’embrasser mais la jeune Slave se serra contre lui, répétant sans fin à son oreille son nom :

« Edgar, Edgar, Edgar, Edgar, Edgar, Edgar… »

Au milieu du wagon, une patrouille de filles donnait le frisson : elles étaient toutes identiques, c’étaient les marionnettes de Ghost in the Shell*. Le TGV hurlait dans la nuit comme s’il était tracté par les locomotives à vapeur de jadis et fonçait dans des tempêtes de neige éternelle. Peut-être traversait-on la Sibérie, à la poursuite du train de guerre de Corto Maltese ? À moins qu’on ne fût déjà dans les étoiles ; dehors, Xiaomé, blessée au cœur par un poignard volant*, mourrait dans les bras de son amant. Immobile derrière le comptoir, la barmaid attendait sa commande. C’était Zhang Ziyi, qui le regardait sans le voir. Le contrôleur, se nommait Wong Kar Wai, et passant par-là voulut l’avertir :

« Vous allez vers 2046 ? demanda-t-il d’abord.

— Il semblerait.

— Qu’allez-vous y chercher ?

— L’oubli d’une petite putain slave qui hante encore mes jours et mes nuits. Ou peut-être celui d’une fille de Lorraine, avec laquelle j’ai connu un coït inouï.

— Qu’écrivez-vous ?

— Un livre comme on en écrit tous les mille ans, une épopée donc, une sorte d’odyssée.

— Relisez votre histoire, elle vous semblera si belle et si banale que vous en serez guéri.

— Peut-être ; après tout, j’en ai tant à oublier. »

Le metteur en scène montra toutes les jeunes femmes présentes d’un geste solennel et la barmaid d’un coup de menton :

« Prenez garde, ce sont des androïdes à émotions décalées. Il ne faut surtout pas en tomber amoureux. Elles ne sont pas tout à fait au point encore. Depuis la révolution féminine, c’est la fin des déesses. »

Sur ces mots, il se retira.

Resté seul, il observa la créature pétrifiée derrière le comptoir, qui était vraiment de rêve, puisque sa peau était parfaitement lisse, sans aucun défaut, même microscopique. Elle était infiniment attirante, réduite à l’état de femme-objet telle une créature de pixel. Il commanda un alcool, la barmaid s’anima sans se presser et lui servit son verre avec un sourire figé et un regard d’une immuable douceur étonnée qui semblait ne jamais le voir. Puis la barmaid androïde le regarda un instant, avec cet air las et faussement désabusé que savent parfois prendre les jeunes femmes et elle l’apostropha :

« Êtes-vous sincère ? » puis elle reprit sa pose de poupée figée.

 

Le train fendait la nuit comme un éclair. Une gerbe continue d’étincelles jaillissait des caténaires, striant l’obscurité d’un long trait de feu. Il se rappelait avoir fait l’amour avec la jeune slave. Un peu de lumière du jour traversait encore la fenêtre de leur chambre, il distinguait le beau visage, la bouche ouverte, les yeux remplis d’étonnement. Et tout à coup, dans le silence stupéfait de la chambre, elle lui avait déclaré, droit dans les yeux :

« I love you, I love you ! »

Il se tourna vers la jeune femme qui était restée près de son oreille. C’est alors seulement qu’il se dit :

« Elle m’aimait donc ? »

Posté par Andres Anson à 21:22 - Commentaires [0] - Permalien [#]